Le Ndolè décroche son passeport officiel à l'OAPI
© Camer.be : Onana Nestor | 30 oct. 2026 13:44:00 | 545Le Ndolè Sawa est enregistré comme marque collective à l'OAPI pour 10 ans. Protection du nom, mais questions sur la gouvernance et le partage des revenus.
Le Ndolè Sawa est désormais une marque collective enregistrée auprès de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Le certificat a été remis le 27 octobre 2026 au président du Ngondo, Sa Majesté Gaston Mbodi Épée, par le ministre du Tourisme Gabriel Mbairobe, au Palais de la culture Sawa à Douala. La protection court sur dix ans, renouvelable.
Le nom est protégé. Les signes distinctifs aussi. Le savoir-faire, en théorie.
Mais une marque collective n'est pas un label de qualité automatique. Elle fonctionne avec un règlement d'usage : qui a le droit d'utiliser le nom « Ndolè Sawa », selon quels critères, avec quels contrôles. Ce document n'était pas public au moment d'écrire ces lignes.
Et c'est là que tout se joue. Parce que protéger un plat, ce n'est pas seulement protéger un mot. C'est décider qui pourra en vivre.
Ce qui s'est passé le 27 octobre au Palais de la culture Sawa
La scène est officielle. Le Palais de la culture Sawa, à Douala. Le ministre du Tourisme et des Loisirs, Gabriel Mbairobe, remet le certificat d'enregistrement de la marque collective « Ndolè Sawa » à Sa Majesté Gaston Mbodi Épée, chef supérieur du canton Bassa Wouri et président en exercice du Ngondo. Le maire de Douala, le Dr Roger Mbassa Ndine, est présent. Le président du Conseil régional du Littoral aussi.
Le processus n'a pas commencé cette année. Il remonte à 2021, avec l'appui de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). L'assemblée générale du Ngondo a validé le dossier en novembre 2025. Il aura fallu cinq ans pour aboutir à ce certificat.
La protection couvre le nom « Ndolè Sawa », ses signes distinctifs et le savoir-faire lié à sa préparation. Elle est accordée pour dix ans, renouvelable sans limite. Sur les dix-sept pays membres de l'OAPI, le nom est désormais réservé à ceux qui respecteront le règlement d'usage.
À la cérémonie, le ministre a expliqué la logique : « Aujourd'hui, on ne voyage pas seulement pour découvrir les merveilles de la nature. On voyage aussi pour goûter les mets, parce qu'à travers les mets, il y a un peuple, une culture, un savoir-faire. Et le Ndolè, qui est un label connu internationalement, se doit d'être protégé ».
Le lendemain, les médias camerounais titraient sur la « certification » du plat. Le mot est flatteur. Il est aussi juridiquement imprécis. L'OAPI n'a pas certifié une recette. Elle a enregistré une marque.
Ce que l'OAPI protège exactement, et ce qu'elle ne protège pas
Une marque collective, dans le droit de la propriété intellectuelle, distingue un produit lié à une communauté et à un territoire. Le poivre de Penja a suivi une logique voisine, avec une indication géographique protégée (IGP) enregistrée à l'OAPI et dans l'Union européenne. Le Ndolè Sawa, lui, est une marque, pas une IGP. La nuance est technique, mais elle a des conséquences.
Une IGP protège un lien au terroir. Une marque collective protège un nom et un ensemble de règles d'usage. Le certificat remis le 27 octobre ne dit pas que tout Ndolè préparé à Douala est « Sawa ». Il dit que seuls les membres autorisés par le règlement pourront utiliser le nom.
Or, ce règlement n'a pas été rendu public. Le certificat protège « un nom et un signe », rappelle Camerounweb. « Il faudra désormais protéger le savoir-faire, les producteurs et l'accès équitable à la valeur créée ».
La formulation est prudente. Elle pose la vraie question : qui fixera les critères ? Les restauratrices qui préparent le plat depuis des décennies ? Les producteurs de feuilles amères ? Les transformateurs d'arachide ? Les pêcheurs ? Ou les acteurs institutionnels qui ont porté le dossier ?
Mme Jacqueline Eteme, coordinatrice du projet, a présenté la note conceptuelle lors de la cérémonie. Le représentant de l'OAPI, Michel Gonomy, a insisté sur le rôle des mécanismes de propriété intellectuelle dans la reconnaissance des produits du terroir. Mais aucun détail sur le contenu du règlement n'a filtré.
Le Ndolè, un plat que le monde commence à connaître
Le Ndolè n'est pas une découverte récente. En 2023, le guide TasteAtlas, basé à Zagreb, l'a classé parmi les cinquante meilleurs plats du monde. Une source le place à la 45e position, une autre à la 47e, avec une note de 3,2 sur 5. Les classements varient. Le symbole, lui, est clair : le plat camerounais est déjà identifié à l'international.
Le diplomate Serge Lemana Oyono a publié un ouvrage à Douala, en août 2026, pour faire de la gastronomie camerounaise un levier de croissance. Il y affirme que « la gastronomie peut devenir le moteur de la croissance économique du Cameroun et de son rayonnement international ». L'idée n'est plus marginale. Elle est portée par des acteurs institutionnels.
Le Ndolè repose sur un savoir-faire précis. Les feuilles de vernonia amygdalina, connues localement sous le nom de « ndolé » ou « bitter leaves », sont amères. Presque toxiques à l'état brut. Il faut les laver, les fouetter, les rincer plusieurs fois pour dompter l'amertume, puis les associer à une pâte d'arachide, des épices, et une protéine : viande, poisson fumé ou crevettes. Ce geste, transmis de génération en génération, est au cœur de l'identité Sawa.
Le certificat de l'OAPI protège le nom de ce geste. Il ne protège pas encore ceux qui l'exécutent.
Maman Mangan, première utilisatrice : un symbole et un angle mort
L'un des moments forts de la cérémonie a été la reconnaissance de Mme Ekedi, épouse Mangan Dingong Catherine, comme première utilisatrice de la marque collective. « Maman Mangan », comme on l'appelle, a passé 25 ans à la cantine de l'hôpital Laquintinie de Douala. Elle y a nourri patients, gardes-malades et personnel, et accueilli des personnalités nationales et internationales.
Le symbole est fort. La marque n'est pas réservée aux grandes tables. Elle peut honorer celles qui cuisinent tous les jours.
Mais le symbole cache une difficulté. Combien de « Maman Mangan » existent à Douala, et combien pourront réellement utiliser le nom « Ndolè Sawa » ? Si le règlement d'usage impose des critères de qualité, des contrôles, des cotisations, ou des formations, les petites cantines seront-elles en mesure de suivre ? Ou la marque deviendra-t-elle un label pour restaurants haut de gamme, pendant que les cuisinières de quartier continueront à faire vivre le plat sans pouvoir revendiquer son nom ?
La question n'est pas rhétorique. Elle est au centre de la réussite ou de l'échec du projet. Camerounweb le formule sans détour : « Si les règles sont trop fermées, elles excluront ceux qui font vivre le plat ; trop vagues, elles ne protégeront rien ».
L'économie derrière l'assiette
Le potentiel économique est réel. Circuits culinaires, formations, emballages certifiés, festivals : Douala peut devenir une destination identifiable par son Ndolè. Le maire Roger Mbassa Ndine a évoqué des « perspectives de développement culturel, touristique et économique, au bénéfice des peuples sawa, de la ville de Douala et du Cameroun ».
Mais la valeur ne s'arrête pas au logo. Elle se joue dans la chaîne d'approvisionnement. Qui produit les feuilles ? Qui transforme l'arachide ? Qui pêche les crevettes ? Qui fixe les prix ? Si la marque collective ne profite qu'aux restaurateurs et aux intermédiaires, elle rate sa cible.
Le ministre a annoncé que d'autres spécialités suivraient : le Eru, le Kondrè. La démarche est cohérente. Elle s'inscrit dans une stratégie de labellisation des produits du terroir camerounais. Mais elle pose la même question à chaque fois : protéger un nom sans organiser la filière, est-ce suffisant ?
Ce que le Ngondo doit faire maintenant
Le Ngondo a reçu le certificat. Il en est le dépositaire. Sa Majesté Gaston Mbodi Épée a promis de « faire rayonner cette reconnaissance sur l'ensemble du territoire sawa ». L'engagement est clair.
La tâche est immense.
Il faut écrire le règlement d'usage. Décider qui peut utiliser le nom. Mettre en place des contrôles. Former les acteurs. Sensibiliser les consommateurs. Et surtout, s'assurer que les revenus générés par la marque profitent aux communautés qui ont créé le Ndolè, pas seulement à ceux qui l'ont fait enregistrer.
Nous avons tenté de joindre le Ngondo pour obtenir des précisions sur le calendrier et le contenu du règlement d'usage. Sans succès avant publication. Le cabinet du ministre du Tourisme n'a pas non plus répondu à nos sollicitations.
Le Ndolè Sawa a désormais un nom protégé. Il lui manque encore une filière.
La différence entre les deux, c'est peut-être la différence entre un logo et un avenir.
Qu'est-ce que la marque collective « Ndolè Sawa » ?
C'est un enregistrement auprès de l'OAPI qui protège le nom « Ndolè Sawa », ses signes distinctifs et le savoir-faire lié à sa préparation. Il a été remis au Ngondo le 27 octobre 2026 pour une durée de dix ans renouvelable.
Le Ndolè est-il officiellement « certifié » par l'OAPI ?
Pas au sens d'une certification de qualité. L'OAPI a enregistré une marque collective. La certification viendra du règlement d'usage, qui doit définir les critères, les contrôles et les membres autorisés. Ce document n'était pas public au moment d'écrire ces lignes.
Qui peut utiliser le nom « Ndolè Sawa » ?
Les membres autorisés par le règlement d'usage. Mme Ekedi Mangan Dingong Catherine, dite « Maman Mangan », a été désignée première utilisatrice. Les critères d'accès pour les autres acteurs restent à préciser.
Quels autres plats pourraient être protégés ?
Le ministre du Tourisme a annoncé que le Eru et le Kondrè pourraient suivre dans les prochains mois.
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