Cameroun - Paul Biya : retour ou début d'une autre histoire ?
© Camer.be : Avec Thierry Biassi | 20 Aug 2026 10:50:40 | 747Paul Biya de retour à Yaoundé après 73 jours d'absence. Que signifie ce retour record pour le Cameroun ? Entre rumeurs, décrets et attente des Lionnes, l'analyse éditoriale d'un événement politique majeur.
Après 73 jours hors du Cameroun, le plus long séjour à l'étranger de l'histoire de Paul Biya le président est attendu ce jeudi à Yaoundé. Mais ce retour soulève plus de questions qu'il n'apporte de réponses.
Pendant plus de deux mois, le Cameroun a vécu au rythme des spéculations. « Il est malade ». « Il est à Genève ». « Il ne reviendra peut-être pas ». Les réseaux sociaux ont tourné à vide. L'opposition a spéculé. Le RDPC a rassuré. Le gouvernement a fait comme si de rien n'était. Et pourtant, dans un pays normal, 73 jours d'absence du chef de l'État ne sont pas rien. Au Cameroun en 2026, avec des élections législatives et municipales qui approchent, 73 jours, c'est une éternité politique.
Ce retour est-il celui d'un candidat qui reprend la main pour la campagne ? Ou celui d'un arbitre qui organise sa succession ? C'est la question que tout le monde se pose et que personne ne pose ouvertement.
73 jours d'absence : un pays en suspens
Le 7 juin 2026, Paul Biya quitte Yaoundé en compagnie de la première dame Chantal Biya, du directeur du cabinet civil Samuel Mvondo Ayolo et du vice-amiral Joseph Fouda. La présidence annonce un « court séjour privé en Europe ». Plus de deux mois plus tard, le chef de l'État n'est toujours pas rentré.
Selon Jeune Afrique, Paul Biya aurait été victime d'un malaise lors de la réception du 20 mai au palais présidentiel de l'Unité, et aurait posé ses valises à son arrivée en Suisse à l'hôtel InterContinental. Le gouvernement dément toute hospitalisation. « Le président est en bonne santé », a martelé le ministre de la Communication.
Pendant son absence, le président a communiqué par décrets signés à distance. Le 3 août 2026, il a élevé cinq colonels au grade de général de brigade. Le 28 juillet, un décret a admis un général en « deuxième section ». Le 30 juillet, un autre décret a habilité le ministre de l'Économie à signer des accords de financement de près de 28 milliards de FCFA avec la Banque islamique de développement. « Plutôt que de se montrer, le président envoie des messages visant à confirmer son exercice effectif du pouvoir », analyse RFI.
« Le président est en vie » la sortie médiatique de René Sadi
Le 2 août 2026, après près de deux mois de silence, le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi s'exprime en exclusivité sur RFI, au micro de Polycarpe Essomba. Ses mots sont pesés :
« Le président est en vie. Il n'y a aucune vacance du pouvoir ! Le président Paul Biya n'a pas démissionné. »
Interrogé sur la date du retour, il répond : « Je ne peux pas vous dire avec exactitude quand est-ce que le président Paul Biya revient. Je peux au moins me permettre de vous dire qu'il revient très bientôt. »
Une déclaration qui n'a fait qu'alimenter les spéculations. « Très bientôt » dans le vocabulaire gouvernemental, cette expression peut signifier quelques jours comme plusieurs semaines.
L'annonce du 20 août : Polycarpe Essomba brise le suspense
C'est finalement un journaliste qui a donné la date. Polycarpe Essomba, correspondant de RFI, a écrit sur les réseaux sociaux : « EXCLUSIF, selon des informations concordantes et puisées à bonnes sources, le président de la République devrait regagner Yaoundé dans les prochaines 48 heures. Rdv donc pour jeudi 20 août. À moins que… »
Cette annonce a immédiatement fait le tour du web et des groupes WhatsApp camerounais. En quelques heures, l'information était reprise par tous les médias en ligne du pays.
Que faut-il lire dans ce retour ?
Premier message : le pouvoir est toujours là
Revenir au pays, c'est couper court aux rumeurs de vide, de vacance, de transition. C'est dire « je suis aux commandes ». Même symboliquement, l'image du président qui foule le sol de Nsimalen vaut mille communiqués. Dans un régime où l'absence du chef peut être interprétée comme un signe de faiblesse, cette présence physique est un acte politique majeur.
Deuxième message : la campagne démarre
On ne rentre pas 73 jours après pour aller se reposer. On rentre pour reprendre la main. Réunions, nominations, arbitrages, discours. Le calendrier politique va s'accélérer. Le RDPC a besoin de son champion visible. À quelques mois des élections législatives et municipales, le retour de Biya est un signal adressé à l'opposition, aux électeurs et aux partenaires internationaux.
Troisième message : rassurer l'appareil
Pendant 73 jours, les barons, les directeurs généraux, les ministres ont tourné sans boussole. Le retour, c'est pour recadrer, donner les consignes, et éviter que chacun joue sa partition. « L'État peut tourner sans lui, mais la politique ne le peut pas », résume l'éditorialiste Thierry Biassi.
Les Lionnes Indomptables : le symbole d'un retour programmé
Dimanche 16 août 2026, les Lionnes Indomptables ont remporté leur première Coupe d'Afrique des nations féminine en battant le Malawi 3-0 à Rabat. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute avait transmis aux joueuses un message : le chef de l'État et son épouse Chantal Biya les attendaient dans la capitale, coupe en main.
Les Camerounaises ont rempli leur part du contrat. Sacrées championnes d'Afrique, elles ont été accueillies triomphalement le lundi 17 août à Yaoundé. Le couple présidentiel, lui, n'était toujours pas rentré.
Le retour de Paul Biya coïnciderait avec l'accueil officiel des Lionnes au Palais de l'Unité. Une manière de tourner la page de 73 jours d'absence sur une note positive, en apparaissant aux côtés des héroïnes nationales. Le symbole est fort : le président revient pour célébrer une victoire camerounaise.
Ce qui reste en suspens
Le retour règle le problème de l'image, pas celui du fond.
L'état de santé : Les Camerounais veulent voir, pas seulement entendre. Un Conseil des ministres, une sortie publique, une poignée de main. La transparence tuera les rumeurs. Mais si le président réapparaît affaibli, la question de sa capacité à gouverner sera posée avec une acuité nouvelle.
La gouvernance : Qui a signé quoi pendant 73 jours ? Quelles décisions ont été prises ? Le pays a-t-il été en pilotage automatique ? L'opposition parle de « vide institutionnel ». Le gouvernement affirme que tout a continué à fonctionner normalement.
La succession : Ce retour est-il celui d'un candidat qui reprend la main pour la campagne ? Ou celui d'un arbitre qui organise sa succession ? C'est la question que tout le monde se pose et que personne ne pose ouvertement. À 93 ans, Paul Biya sait que chaque absence peut être interprétée comme le début de la fin.
« Gouverner, c'est aussi expliquer »
Dans son éditorial, Camer.bepose les questions que beaucoup de Camerounais se posent en silence :
« Aux jeunes, il s'agit de leur avenir ? Aux militants, il s'agit de quelle direction prendre pour 2027 ? Au pays, quel projet pour les 7 prochaines années ? Gouverner, c'est aussi expliquer. C'est aussi rassurer par la présence et par le projet. »
Et il conclut : « Bienvenue au Président. Maintenant, place au travail. Le Cameroun a besoin de réponses, pas seulement de présences. Un pays ne se dirige pas par communiqué. Il se dirige par les actes. »
Cette mise en garde résume l'attente d'une population qui, au-delà du retour physique, réclame une vision, un projet, une direction claire pour les années à venir.
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