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Prisons au Cameroun : 412 FCFA pour nourrir un détenu

412 FCFA par jour pour nourrir un détenu au Cameroun. Surpopulation à 177 %, 37 000 prisonniers, détentions provisoire abusives. Un rapport SND30 révèle l'indigence organisée. 

Le rapport d'évaluation à mi-parcours de la SND30 révèle que l'allocation alimentaire des détenus est tombée à 412 FCFA par jour, dans des prisons occupées à 177,28 %. Derrière ce chiffre, une question de dignité humaine et de priorités de l'État.

« La situation alimentaire des prisonniers s'est dégradée. »

Le constat, sec et implacable, figure au paragraphe 586 du rapport SND30. Il confirme ce que les observateurs et les familles de détenus dénoncent depuis des années : au Cameroun, la prison n'est pas seulement une privation de liberté c'est, pour des milliers de personnes, une condamnation à la faim lente.

Un budget alimentaire en chute libre

La dotation alimentaire des détenus camerounais a connu une érosion constante ces dernières années. Elle était de 631 FCFA par jour en 2021. Elle est passée à 431 FCFA en 2022, puis à 400 FCFA en 2023, avant de remonter légèrement à 412 FCFA en 2024.

En quatre ans, la dotation a perdu près d'un tiers de sa valeur nominale. Dans le même temps, les prix des produits alimentaires ont fortement augmenté au Cameroun. Concrètement, 412 FCFA représentent moins que le prix d'un pain de bonne taille ou d'une bouteille d'eau minérale dans les grandes villes du pays.

Le rapport SND30, dont L'Economie a obtenu copie, établit un lien direct entre cette diminution et l'augmentation de la population carcérale. Mais cette explication, aussi logique soit-elle en apparence, ne dit pas tout. La baisse continue depuis 2021 n'est pas un accident conjoncturel elle est la traduction budgétaire d'une hiérarchie des priorités.

Une surpopulation qui aggrave tout

Les chiffres de l'occupation pénitentiaire donnent le vertige. Selon le rapport SND30, le taux d'occupation global des prisons est passé de 157,5 % en 2022 à 177,28 % en 2024. Le nombre de détenus est passé de 19 455 en 2021 à 20 955 en 2022 et 2023, avant d'atteindre 36 836 à fin 2024. D'autres sources, comme la Commission des Droits de l'Homme du Cameroun, évoquent 37 150 détenus au 8 décembre 2024 pour 20 955 places.

Dans des établissements saturés, l'accès à l'eau, aux sanitaires, aux soins et à une alimentation suffisante devient un parcours du combattant. La promiscuité favorise la propagation des maladies paludisme, tuberculose, infections et rend plus difficile l'accès aux soins.

« Dans certains établissements, plusieurs détenus doivent partager des espaces prévus pour un nombre bien inférieur de personnes. »

Des rapports des Nations unies ont déjà fait état de plaintes concernant la quantité et la qualité de la nourriture servie. Certains détenus ont déclaré ne recevoir qu'un seul repas par jour. Les repas sont souvent composés principalement de féculents riz ou manioc avec une présence limitée de protéines.

Le rôle palliatif des familles

Face à cette carence structurelle, les familles jouent souvent un rôle de suppléance. Elles apportent nourriture, argent et produits de première nécessité pour améliorer l'ordinaire de leurs proches incarcérés.

Mais cette solidarité familiale est profondément inégalitaire. Les détenus sans soutien extérieur orphelins, étrangers, personnes isolées ou issues de milieux très pauvres dépendent entièrement de la ration fournie par l'administration. Pour eux, 412 FCFA par jour signifient la faim permanente, la malnutrition, l'affaiblissement immunitaire, et parfois la mort lente.

Une situation qui, comme le souligne un rapport de l'ONU, contribue à la « dégradation de la qualité de vie des personnes incarcérées », avec une augmentation des carences alimentaires au sein de la population carcérale.

Détention provisoire : le poison qui enfle les prisons

Le rapport SND30 souligne une réalité que les observateurs dénoncent depuis des années : la surpopulation carcérale est en grande partie alimentée par la détention provisoire abusive et la lenteur judiciaire. Plus de 70 % des personnes privées de liberté au Cameroun sont en détention provisoire.

Des milliers de personnes attendent leur jugement depuis des mois, voire des années, entassées dans des cellules insalubres, sans condamnation définitive. La Commission des Droits de l'Homme du Cameroun condamne « très vigoureusement les cas de détention provisoire abusive » et pointe les lenteurs du système judiciaire.

Le déficit de personnel pénitentiaire aggrave encore la situation, avec un ratio atteignant parfois 1 000 détenus pour un seul gardien.

L'État camerounais face aux Règles Nelson Mandela

Le Cameroun a ratifié les Règles Nelson Mandela, ces standards internationaux minima pour le traitement des détenus, qui garantissent notamment une alimentation suffisante, des soins médicaux et des conditions de détention dignes. Pourtant, sur le terrain, la réalité est tout autre.

Des organisations de la société civile, appuyées par l'Union européenne, tentent de colmater les brèches. L'initiative « Ça en vaut la peine », dotée de 655 millions de FCFA (un million d'euros), a permis d'apporter un soutien alimentaire ciblé et des services de santé à 6 000 détenus dans six régions du pays.

Mais ces initiatives, aussi louables soient-elles, ne sauraient remplacer une politique pénitentiaire cohérente. Elles sont des pansements sur une plaie béante.

Au-delà des chiffres : un choix de société

La question de l'alimentation en prison ne se résume pas à un problème budgétaire. Elle renvoie à une vision de la justice, de la peine et de la dignité humaine.

Un État qui consacre moins de 500 FCFA par jour à nourrir un être humain sous sa garde exclusive avoue, par ce simple chiffre, le peu de valeur qu'il accorde à la vie des personnes privées de liberté.

La baisse continue du budget alimentaire, loin d'être un simple ajustement technique, est un choix politique. Elle révèle l'absence de volonté de s'attaquer aux racines du mal : construction de nouvelles prisons, désengorgement par des alternatives à l'incarcération, réduction des délais de jugement, augmentation des moyens alloués à l'administration pénitentiaire, et mise en place de mécanismes de contrôle indépendants.

Le véritable enjeu n'est plus de savoir ce que les détenus peuvent réellement manger avec 412 FCFA la réponse est malheureusement évidente : presque rien. Il est de savoir si la société camerounaise accepte que son État traite des êtres humains avec une telle indifférence.

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