Fédéralisme camerounais : l'enterrement de 1972 et ses fantômes
© Camer.be : Paul Moutila | 14 Aug 2026 13:25:53 | 504Le 14 août 1961, le Cameroun adoptait sa Constitution fédérale. 65 ans plus tard, le fédéralisme a été aboli, et la crise anglophone ravive les blessures d'une union fragile. Rétrospective. (153 caractères)
Il y a 65 ans, le Cameroun choisissait le fédéralisme pour unir ses deux héritages coloniaux. En 1972, un référendum enterrait ce rêve. Aujourd'hui, la crise anglophone est le prix d'une promesse non tenue.
Le 14 août 1961, l'Assemblée nationale camerounaise adoptait, par 88 voix contre 6, la Constitution de la République fédérale du Cameroun. Un mois plus tard, le 1er octobre, l'ancien Cameroun français et le Cameroun méridional britannique s'unissaient officiellement pour former un État fédéral. Ahmadou Ahidjo devenait président, John Ngu Foncha, vice-président.
Soixante-cinq ans plus tard, que reste-t-il de ce pacte fondateur ? Rien, ou presque. Le fédéralisme a été balayé par un référendum en 1972. Le nom « Uni » a disparu en 1984. Et les régions anglophones, qui avaient obtenu des garanties institutionnelles, sont aujourd'hui en proie à une crise séparatiste qui a déjà fait des milliers de morts.
Comment en est-on arrivé là ? Retour sur une promesse fédérale qui n'aura duré que onze ans.
1961 : LE FÉDÉRALISME COMME SOLUTION
La réunification du Cameroun était une nécessité historique. Après la Première Guerre mondiale, le territoire avait été divisé entre la France et le Royaume-Uni. En 1960, le Cameroun français accédait à l'indépendance. Restait le Cameroun méridional, sous administration britannique, qui devait choisir son avenir lors d'un plébiscite organisé par l'ONU.
Le 11 février 1961, les électeurs du Cameroun méridional se prononçaient : 60 % optaient pour la réunification avec le Cameroun. Le fédéralisme était la solution retenue pour respecter l'autonomie des deux entités. La conférence constitutionnelle de Foumban, en juillet 1961, posa les bases de ce compromis.
La Constitution fédérale prévoyait deux États fédérés : le Cameroun oriental (francophone) et le Cameroun occidental (anglophone). Chacun conservait son propre système juridique, son administration et une certaine autonomie. Le fédéralisme était un gage de respect des identités.
L'article 60 de la Constitution de 1961 précisait d'ailleurs que le Cameroun oriental comptait 3,2 millions d'habitants et le Cameroun occidental 800 000. La minorité anglophone était protégée par des institutions spécifiques.
1966 : LE PARTI UNIQUE COMME PREMIER COUP
Le fédéralisme n'a pas survécu longtemps à la logique centralisatrice du pouvoir. Dès le 1er juin 1966, les principaux partis politiques fusionnaient pour créer l'Union nationale camerounaise (UNC), un parti unique.
Cette fusion, voulue par le président Ahmadou Ahidjo, vidait de sa substance le fédéralisme. À quoi bon des États fédérés si le pouvoir politique est concentré entre les mains d'une seule formation ? Le parti unique uniformisait la vie politique et réduisait la marge de manœuvre des régions.
Les Anglophones, qui voyaient dans le fédéralisme une garantie de leur identité, commençaient à s'inquiéter. Mais le processus était déjà lancé.
1972 : LE RÉFÉRENDUM QUI A TOUT CHANGÉ
Le coup de grâce fut porté le 20 mai 1972. Ce jour-là, les Camerounais étaient appelés aux urnes pour un référendum constitutionnel. La question : fallait-il remplacer le système fédéral par un État unitaire ?
Le oui l'emporta. La République fédérale du Cameroun disparaissait, remplacée par la République unie du Cameroun. Les États fédérés étaient supprimés. Le pouvoir était désormais centralisé à Yaoundé.
Ce référendum est encore aujourd'hui contesté. Certains historiens estiment que le « oui » a été obtenu grâce à une campagne d'intimidation et à un manque d'information, en particulier dans les régions anglophones. D'autres soulignent que l'option unitaire était présentée comme un gage d'unité nationale.
Toujours est-il que, du jour au lendemain, les Anglophones perdaient les garanties institutionnelles qui avaient scellé leur entrée dans la République.
« La Constitution fédérale de 1961 qui a ouvert la voie à l'union de la minorité anglophone et de la majorité francophone a été démantelée et remplacée par un système unitaire hautement centralisé dans lequel les caractéristiques distinctives des communautés anglophones ont été progressivement supprimées sous prétexte d'unité nationale ».
1984 : LA DISPARITION DU « UNI »
Le 4 février 1984, une nouvelle révision constitutionnelle achevait le processus. Le président Paul Biya, qui avait succédé à Ahidjo en 1982, modifiait la dénomination du pays. La « République unie du Cameroun » devenait simplement la « République du Cameroun ».
Le mot « Uni » disparaissait. Pour beaucoup d'Anglophones, c'était un symbole : l'unité n'était plus une valeur à afficher, elle était devenue une évidence imposée. La suppression du poste de Premier ministre, concomitante à cette révision, renforçait la centralisation du pouvoir.
Cette modification intervint quelques semaines après la tentative de coup d'État du 6 avril 1984. Biya, fraîchement arrivé au pouvoir, cherchait à asseoir son autorité. Mais pour les Anglophones, c'était un nouveau coup porté à leur identité.
LA CRISE ANGLOPHONE : L'HÉRITAGE EMPOISONNÉ
Les conséquences de ces choix se font sentir aujourd'hui avec une violence inouïe. Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont en proie à ce que certains appellent la « crise anglophone ».
Tout a commencé par une grève des avocats et des enseignants, qui dénonçaient l'arrivée de magistrats et de professeurs francophones dans les régions anglophones. Le mouvement a rapidement dérivé vers des revendications politiques, puis vers un conflit armé. Des groupes séparatistes ont proclamé l'indépendance de l'« Ambazonie ».
Le bilan est catastrophique : des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés, une crise humanitaire oubliée.
Pour de nombreux observateurs, cette crise est la conséquence directe du démantèlement du fédéralisme. « L'abolition du système fédéral a eu l'effet à long terme de favoriser le séparatisme », analyse un chercheur.
La fête nationale du 20 mai, qui commémore le référendum de 1972, est devenue un symbole de division. Dans les régions anglophones, elle est souvent boycottée. « Ghost towns » villes fantômes , les rues sont désertes, en signe de protestation.
ET DEMAIN ? LE FÉDÉRALISME COMME SOLUTION ?
Face à l'impasse, certains Camerounais, y compris au sein de la diaspora, appellent à un retour au fédéralisme. Ils estiment que seule une décentralisation poussée, voire un retour à un système fédéral, peut apaiser les tensions et redonner aux Anglophones le sentiment d'appartenir pleinement à la nation.
Les recherches montrent que les attitudes envers la forme actuelle de l'État sont positivement liées au soutien à une fédération. Autrement dit, plus les Camerounais sont insatisfaits du système unitaire, plus ils se tournent vers l'idée fédérale.
Reste à savoir si le pouvoir central, à Yaoundé, est prêt à envisager une telle évolution. Pour l'instant, le gouvernement camerounais mise sur la répression et le dialogue avec des groupes armés, sans remettre en cause le dogme de l'unité nationale à tout prix.
Soixante-cinq ans après l'adoption de la Constitution fédérale, le Cameroun est à la croisée des chemins.
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