Cameroun - André-Marie Mbida : la vérité historique
© PDC : Alexandre LEKINA | 12 Sep 2026 00:00:00 | 484L’article consacré à la prétendue « filière de la subordination » qui relierait Louis-Paul Aujoulat, André-Marie Mbida, Ahmadou Ahidjo puis Paul Biya pose une question historique légitime : comment s’est constituée, sous la tutelle française, une élite politique camerounaise appelée à exercer le pouvoir ?
Mais, appliquée au cas d’André-Marie Mbida, la démonstration devient beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît.
Car une chose est d’établir qu’un homme politique a commencé sa carrière dans un système colonial, qu’il a milité à ses débuts au BDC et bénéficié des réseaux politiques qui y existaient, avant de créer son propre mouvement, le COCOCAM, en 1954, puis le Parti des démocrates camerounais (PDC), formellement constitué en janvier 1958. Une autre est d’en déduire qu’il serait demeuré politiquement subordonné à ceux auprès desquels il avait fait ses premières armes.
Tout le champ politique camerounais évolue alors dans un cadre colonial.
Il faut d’abord rappeler une évidence de contexte : dans les années 1940 et 1950, l’ensemble de la vie politique et syndicale camerounaise se construit à l’intérieur d’un ordre colonial.
Le mouvement syndical moderne lui-même, qui jouera un rôle majeur dans la formation de nombreux militants nationalistes, se développe dans ce cadre juridique, administratif et politique français. Il est fortement connecté aux organisations métropolitaines, notamment à la CGT, tandis que les groupes d’études communistes contribuent à la formation politique de plusieurs futurs cadres camerounais.
L’UPC elle-même n’échappe pas à cette histoire.
Les archives disponibles montrent que Charles Assalé rapporte de Paris un projet de statuts qui sera discuté lors des réunions précédant la création du mouvement. Gaston Donnat, militant communiste et syndicaliste français, évoque dès novembre 1947 les « statuts modèles » qu’il avait préparés. Donnat racontera également avoir participé, avec des militants camerounais, à la réflexion sur la création du mouvement.
Ce constat ne permet évidemment pas de qualifier l’UPC d’organisation subordonnée à la France.
Et c’est précisément le point.
Une filiation organisationnelle, une formation politique ou l’utilisation initiale de réseaux français ne suffisent pas à caractériser une subordination.
Si tel était le critère, il faudrait l’appliquer à une grande partie du mouvement syndical et nationaliste camerounais de l’époque.
La véritable question historique est donc ailleurs : que fait ensuite l’acteur de cet apprentissage ? Reste-t-il politiquement dépendant de ses premiers réseaux ou acquiert-il une organisation, une doctrine, une base sociale et une légitimité propres ?
Dans le cas de Mbida, la trajectoire montre précisément un processus d’émancipation.
D’où vient réellement la légitimité de Mbida ?
C’est ici que la thèse de l’article rencontre sa contradiction la plus évidente.
L’article affirme en substance qu’au sein du système construit autour d’Aujoulat, la légitimité des dirigeants camerounais ne découlerait pas véritablement de leur base populaire mais de « l’onction » d’un tuteur occidental.
Prenons ce critère au sérieux.
Appliquons-le réellement à André-Marie Mbida.
En janvier 1956, Mbida se présente aux élections législatives françaises.
Parmi ses principaux adversaires figure précisément Louis-Paul Aujoulat.
Mbida le bat.
Il recueille plus de 66 000 voix et devient député à l’Assemblée nationale française.
Le fait mérite qu’on s’y arrête.
L’homme présenté comme un produit politique d’Aujoulat acquiert sa légitimité électorale en éliminant précisément Aujoulat dans les urnes.
Le prétendu « disciple » bat son supposé ancien « maître ».
Dès lors, si le critère proposé par l’article est réellement celui-ci — la légitimité vient-elle du tuteur ou des urnes ? — alors André-Marie Mbida est probablement celui qui résiste le mieux à la démonstration de la « filière de la subordination ».
Sa légitimité politique personnelle existe avant même qu’il ne devienne chef du gouvernement.
Et elle a été acquise contre Aujoulat.
Le chef du gouvernement n’est pas simplement un homme « nommé par la France »
Il faut évidemment éviter l’excès inverse.
Le Cameroun de 1957 reste un territoire placé sous tutelle internationale et administré par la France. Le Haut-Commissaire conserve des pouvoirs considérables et intervient dans le processus institutionnel conduisant à la formation du gouvernement.
Mais réduire l’accession de Mbida au pouvoir à une simple nomination française serait également historiquement inexact.
Lorsqu’il est appelé à former le gouvernement, il est déjà un parlementaire élu disposant d’une base politique propre.
Et surtout, son gouvernement doit obtenir l’investiture de l’Assemblée législative du Cameroun.
Le 15 mai 1957, André-Marie Mbida obtient cette investiture par 56 voix contre 10.
Cette Assemblée est elle-même issue des élections du 23 décembre 1956, organisées au suffrage universel et au collège unique.
Le mécanisme institutionnel demeure encadré par la tutelle française.
Mais la légitimité politique de Mbida ne peut être réduite à cette tutelle.
Elle repose aussi sur les urnes : d’abord son élection personnelle, puis une majorité parlementaire camerounaise extrêmement nette.
C’est une distinction fondamentale.
La loi-cadre : un exemple particulièrement révélateur
Il existe d’ailleurs un épisode rarement rappelé qui éclaire précisément le type de nationalisme pratiqué par Mbida.
Lorsque le gouvernement français dépose en mars 1956 son projet de loi-cadre sur l’évolution des territoires d’outre-mer, le texte ne comporte initialement aucune disposition particulière concernant le Cameroun.
La raison tient notamment au statut spécifique du territoire : le Cameroun n’est juridiquement pas une colonie française ordinaire mais un territoire placé sous tutelle des Nations Unies et administré par la France.
Or un compte rendu officiel de la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies rapporte que c’est à la suite de l’intervention de Mbida que le projet est amendé afin de prendre en compte spécifiquement le Cameroun.
Le texte définitif de la loi du 23 juin 1956 en porte la trace très concrète.
Son article 9 est exclusivement consacré au Cameroun et permet au gouvernement français, compte tenu des accords de tutelle et après consultation des institutions compétentes, d’y engager des réformes institutionnelles.
Ce point est particulièrement important pour comprendre la méthode Mbida.
Il aurait pu considérer que, puisque le Cameroun était juridiquement distinct des colonies françaises, la loi-cadre ne le concernait pas et devait simplement être rejetée.
Il choisit une autre stratégie.
Il intervient dans le processus parlementaire français pour faire modifier le texte et obtenir que le Cameroun bénéficie lui aussi des possibilités d’évolution institutionnelle qu’il ouvre.
Autrement dit, il utilise sa position à l’intérieur du système pour déplacer les limites mêmes de ce système.
Voilà un exemple concret de ce que peut signifier un nationalisme pragmatique.
Ce pragmatisme ne consiste pas à accepter passivement le cadre colonial ou de tutelle.
Il consiste à saisir, à l’intérieur de ce cadre, chaque instrument susceptible d’accroître les pouvoirs exercés par les Camerounais.
La loi-cadre contribuera ensuite au processus conduisant au statut du 16 avril 1957, à l’Assemblée législative et au premier gouvernement camerounais.
À l’intérieur du cadre institutionnel, Mbida obtient des attributs d’un État camerounais. Le drapeau, l’hymne, la devise et les institutions propres du Cameroun ne représentent évidemment pas encore la souveraineté complète.
Mais ils ne sont pas davantage des détails insignifiants.
Ils constituent des étapes dans la transformation d’un territoire administré en communauté politique progressivement institutionnalisée.
On peut juger ces avancées insuffisantes.
On ne peut cependant pas prétendre qu’elles sont politiquement insignifiantes.
Un nationaliste, mais pas un nationaliste révolutionnaire
L’une des difficultés de certains récits historiques camerounais vient de la tendance à enfermer le nationalisme dans une seule définition.
Le nationaliste véritable serait nécessairement celui qui choisit la rupture immédiate, la clandestinité ou la confrontation avec la puissance coloniale ou tutélaire.
À partir de cette définition, tout acteur gradualiste devient mécaniquement suspect.
Mais le nationalisme n’a jamais constitué historiquement une stratégie unique.
Mbida n’est pas un nationaliste révolutionnaire.
Il ne fait pas de la lutte armée le principe de son action politique.
Sa stratégie est principalement électorale, parlementaire, juridique et institutionnelle.
Elle consiste à obtenir ce qui peut l’être immédiatement et à utiliser chaque conquête pour ouvrir l’étape suivante.
C’est pourquoi le terme de nationaliste pragmatique et gradualiste paraît beaucoup plus pertinent.
Son parcours l’illustre : conquête d’un mandat parlementaire, intervention sur la loi-cadre, suffrage universel et collège unique, autonomie interne, gouvernement camerounais, Assemblée législative et affirmation progressive des attributs politiques d’un État camerounais.
Face au système colonial, plusieurs stratégies se sont progressivement opposées : mobilisation populaire, action syndicale, recours aux Nations Unies, élections, négociation institutionnelle, puis, dans certaines régions et à certaines périodes, clandestinité et lutte armée.
Mbida privilégie clairement les instruments électoraux et institutionnels.
Cela ne signifie évidemment pas que son passage au pouvoir se déroule dans un Cameroun pacifié ou « sans une goutte de sang ». Une telle formulation serait historiquement fausse : les violences, la répression et l’insurrection sont déjà présentes.
Cela signifie que Mbida ne fait pas de la violence armée l’instrument de sa conquête du pouvoir.
Il cherche sa légitimité dans les urnes.
Il utilise le Parlement.
Il négocie des réformes.
Il gouverne à partir d’une majorité parlementaire.
Son pari est celui d’une émancipation progressive obtenue par l’accumulation d’avancées politiques et institutionnelles.
Cette méthode peut être critiquée par certains acteurs.
On peut estimer qu’elle allait trop lentement.
On peut considérer que Mbida a surestimé les possibilités d’évolution à l’intérieur du système français.
Mais ces critiques portent sur une stratégie politique.
Elles ne démontrent pas une subordination.
Le « subordonné » finit pourtant par entrer en conflit avec la puissance tutélaire
La thèse de la subordination rencontre ensuite une difficulté supplémentaire.
Un acteur véritablement subordonné dépend de celui qui lui confère et lui conserve son pouvoir.
Or la trajectoire de Mbida devient progressivement l’inverse.
Il s’émancipe d’Aujoulat.
Il l’affronte politiquement.
Il le bat électoralement.
Il développe sa propre organisation.
Il intervient au Parlement français pour défendre les intérêts institutionnels particuliers du Cameroun.
Il accède au gouvernement avec une large investiture parlementaire.
Puis ses relations avec l’administration française se dégradent jusqu’au conflit ouvert avec le Haut-Commissaire Jean Ramadier et à son départ du gouvernement en février 1958.
La puissance tutélaire avec laquelle il est censé entretenir une relation de subordination finit donc par contribuer à son éviction.
Cela ne transforme évidemment pas Mbida en révolutionnaire anticolonial.
Mais cela rend singulièrement difficile la représentation d’un homme dont la carrière aurait reposé sur une docilité constante envers la France.
Cette autonomie politique se manifeste encore après son départ du gouvernement. En 1959, devant la Quatrième Commission des Nations Unies, Mbida affirme avoir adopté un « programme minimum commun » avec l’UPC, ce qui témoigne de sa capacité à faire évoluer sa stratégie et à rechercher un compromis avec d’autres forces politiques lorsqu’il estime l’intérêt national en jeu.
Quelques années plus tard, son opposition à la concentration du pouvoir devient encore plus coûteuse. En juin 1962, Mbida s’associe à Charles Okala, Marcel Bebey-Eyidi et Théodore Mayi-Matip pour dénoncer, au sein du Front national unifié, le projet de parti unique qu’ils considèrent comme une marche vers la dictature. Arrêtés après la publication de leur manifeste, les quatre dirigeants sont condamnés à trente mois de prison, peine portée en appel à trois ans. Mbida ne sera libéré qu’en juin 1965. Difficile, là encore, de faire de ce parcours celui d’un homme dont la caractéristique essentielle aurait été la subordination au pouvoir établi.
Avoir été formé dans un système ne signifie pas lui être resté soumis
C’est finalement la principale faiblesse conceptuelle de l’article.
Il tend à confondre trois réalités différentes :
être formé dans un système ;
composer avec ce système ;
être subordonné à ce système.
Ce ne sont pas des synonymes.
La quasi-totalité des acteurs politiques camerounais de cette génération ont, sous des formes différentes, évolué dans des institutions nées de la colonisation : école, administration, Église, syndicats, Assemblée représentative, partis politiques ou organisations métropolitaines.
La question historique intéressante n’est donc pas seulement de savoir d’où vient un acteur.
Elle est de savoir où il va et ce qu’il fait des instruments dont il dispose.
Dans le cas de Mbida, les faits précédemment exposés montrent qu’il s’émancipe de son environnement politique initial, construit une base électorale propre et utilise les institutions disponibles pour accroître les espaces de décision camerounais, avant d’entrer en conflit avec le représentant de la puissance administrante.
Cette trajectoire est beaucoup plus difficile à enfermer dans le mot « subordination ».
Quand le critère de l’article se retourne contre sa propre thèse
Il y a finalement quelque chose d’assez paradoxal.
L’article propose implicitement un critère permettant de distinguer l’autonomie politique de la subordination : d’où vient la légitimité du dirigeant ? De sa population ou d’un tuteur extérieur ?
Très bien.
Appliquons ce critère jusqu’au bout.
Qui affronte Aujoulat dans les urnes ?
Mbida.
Qui gagne ?
Mbida.
Qui possède dès lors une légitimité électorale personnelle qui ne dépend plus d’Aujoulat ?
Mbida.
Qui obtient ensuite, par 56 voix contre 10, l’investiture d’une Assemblée élue au suffrage universel ?
Mbida.
Qui intervient dans le débat parlementaire français pour obtenir que le Cameroun, initialement absent des dispositions particulières du projet de loi-cadre, y dispose finalement d’un article spécifique permettant son évolution institutionnelle ?
Mbida.
Et qui finit par entrer en conflit avec l’administration française jusqu’à perdre le pouvoir ?
Encore Mbida.
Le cas choisi pour illustrer la « filière de la subordination » devient ainsi l’un des cas qui résistent le mieux à la grille de lecture utilisée pour la démontrer.
Une lecture plus juste : le nationalisme pragmatique
Une lecture plus équilibrée consiste donc à considérer André-Marie Mbida comme un nationaliste pragmatique, institutionnel et gradualiste.
Il connaît le rapport de force colonial.
Il ne prétend pas pouvoir l’abolir d’un geste.
Il cherche à le modifier progressivement en utilisant les institutions disponibles et en conquérant, étape après étape, de nouveaux espaces de décision pour les Camerounais.
Ce nationalisme-là est moins spectaculaire que la rupture révolutionnaire.
Il n’en est pas nécessairement moins nationaliste.
On peut contester ses résultats, discuter son rythme, condamner certaines de ses décisions ou considérer que cette stratégie comportait des illusions.
Mais une analyse historique sérieuse doit juger Mbida sur ces choix réels.
Elle ne peut déduire une dépendance politique permanente du simple fait qu’il ait commencé sa vie politique comme simple militant au sein du BDC, qu’il quitte dès 1954.
En définitive, la question est assez simple :
la légitimité d’un responsable politique doit-elle être mesurée au « véhicule » qui l’a introduit dans la vie politique, ou à sa capacité à s’en émanciper, à construire sa propre organisation, à défendre ses propres choix et à obtenir directement la confiance des électeurs ?
Dans le cas d’André-Marie Mbida, les urnes de 1956 avaient déjà apporté une réponse.
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