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France - Delphine Yoboué : « je fais du théâtre engagé »

Après près de deux mois en France, l'artiste, comédienne, metteuse en scène, directrice de compagnie et fondatrice du Festival international de théâtre d'Abidjan (Fitha) revient sur une tournée marquée par plusieurs rencontres internationales consacrées aux droits des femmes. Entre lutte contre les violences basées sur le genre, mobilisation artistique et défense du théâtre engagé, elle explique pourquoi le spectacle vivant demeure l'un des plus puissants outils de transformation sociale.

Vous rentrez d'un séjour de près de deux mois en France, ponctué par plusieurs rendez-vous internationaux. Quels étaient les temps forts de cette mission et quels objectifs poursuiviez-vous ?

Je représente le Collectif des femmes africaines contre l'excision. J'ai d'abord participé à Marseille à des ateliers de formation réunissant des femmes que nous accompagnons depuis plusieurs années dans leur processus de reconstruction et de réparation. J'ai ensuite pris part à un partage d'expériences avec des partenaires venus notamment d'Espagne et de plusieurs pays d'Amérique latine autour de projets de production théâtrale. Enfin, à Avignon, nous avons participé à des rencontres professionnelles et présenté la pièce Femmes déchirées, qui traite des violences faites aux femmes à travers le monde, notamment des mutilations génitales féminines liées aux traditions.
Ces rencontres ont réuni des militantes et des artistes de plusieurs continents.

 Quelle feuille de route commune avez-vous arrêtée au terme de ces échanges ?

Nous faisons toutes le même travail dans nos différents pays. Ces rencontres nous permettent d'évaluer nos actions, de partager nos expériences et de construire ensemble des stratégies plus efficaces. Au Festival international de théâtre d'Abidjan, nous consacrons chaque année une journée entière aux femmes afin de leur offrir un espace où elles peuvent briser le silence. Lorsque nous nous retrouvons, nous faisons le bilan : qu'est-ce qui avance ? Quelles difficultés rencontrons-nous ? Quelles solutions pouvons-nous partager ? C'est cette dynamique collective qui nous permet de progresser.
Les violences faites aux femmes restent une réalité persistante. Après des années de mobilisation, avez-vous le sentiment que ce combat produit enfin des résultats concrets ?

Oui, les choses évoluent réellement. Il faut être sur le terrain pour mesurer ces avancées. Autrefois, les femmes restaient silencieuses. Elles cachaient leur souffrance. Aujourd'hui, elles osent témoigner, dénoncer les violences qu'elles subissent et accepter des parcours de réparation. C'est déjà une immense victoire. Les violences ne concernent d'ailleurs pas uniquement les hommes. Une femme peut également être violente envers une autre femme. Nous travaillons aussi sur les violences faites aux enfants. Notre combat englobe toutes les formes de violence. Chaque année, nous établissons un bilan des femmes qui ont osé parler et des progrès accomplis. Mais nous avons encore besoin que les médias relayent davantage ce travail afin que l'opinion publique mesure les avancées obtenues.

Votre engagement passe avant tout par le théâtre. Comment une représentation peut-elle devenir une arme contre les violences faites aux femmes ?

Le théâtre est mon principal outil de combat. C'est à travers les spectacles que je sensibilise le public et que je transmets des messages. D'autres femmes utilisent d'autres moyens d'action. Chacune apporte sa contribution avec les outils qu'elle maîtrise.

Le Festival international de théâtre d'Abidjan célèbre sa quinzième édition cette année. Quel regard portez-vous sur ce parcours ?

Si tout se déroule comme prévu, cette 15e édition se tiendra du 16 au 22 novembre. J'en suis très fière, car maintenir un festival vivant pendant quinze ans est un véritable défi. Nombre de festivals disparaissent après trois ou cinq éditions. Le théâtre est une discipline particulièrement fragile. Malgré toutes les difficultés, je continue parce que c'est une passion. Le festival permet de créer des passerelles entre les artistes africains. Nous invitons des Camerounais, des Congolais, des Togolais et bien d'autres encore. Ce brassage culturel est indispensable. Sans ces espaces de rencontre, les festivals africains risquent de disparaître.

Les pouvoirs publics accompagnent-ils suffisamment votre vision culturelle empreinte d’ambitions ?

(Rires.) Comme dans beaucoup de pays, nous bénéficions parfois d'un soutien institutionnel, mais celui-ci reste irrégulier. L'État nous accompagne à certains moments, mais cela demeure insuffisant. Nous devons constamment chercher d'autres partenaires pour maintenir le festival.

Vous abordez des sujets parfois très sensibles : violences, traditions, domination. Cet engagement artistique vous expose-t-il à des résistances ou à des pressions ?

C'est précisément notre rôle. Lorsque l'on choisit de faire du théâtre, c'est pour éveiller les consciences. Le théâtre doit interroger la société, mettre en lumière ce qui ne fonctionne pas et susciter le débat. Il faut des artistes capables de dire ce qui ne va pas et d'ouvrir des espaces de réflexion. Moi, je fais un théâtre engagé. Je fais un théâtre social, un théâtre de sensibilisation. Lorsqu'il faut dénoncer, nous dénonçons. Lorsqu'il faut sensibiliser, nous sensibilisons. Et lorsqu'il est temps de faire rire, nous faisons rire. Mais, au fond, notre mission reste toujours la même : contribuer à faire évoluer les consciences.

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