Cameroun - Vacance du pouvoir : Momo fixe le délai à… 10 ou 20 ans
© Camer.be : Paul Moutila | 03 Aug 2026 18:27:56 | 480Jean De Dieu Momo, ministre délégué à la Justice, a livré une analyse juridique pour le moins surprenante : un président peut être « absent » jusqu’à 20 ans sans que la vacance du pouvoir ne soit constatée. Une déclaration qui, loin d’apaiser, attise la polémique.
57 jours. C’est le temps que Paul Biya a passé loin du Cameroun. 57 jours sans image, sans apparition publique, sans contact direct avec son peuple. Mais pour Jean De Dieu Momo, ministre délégué auprès du ministre de la Justice, cette absence n’en est pas une.
Selon lui, la loi serait claire : un président ne peut être considéré comme « absent » qu’après… dix ans. Voire vingt ans. Et encore, à condition qu’il n’ait donné aucun ordre ni accompli aucun acte officiel.
Le problème ? Le ministre n’a pas été capable de dire quand il a reçu pour la dernière fois des instructions de Paul Biya pour justifier que celui-ci « travaille » depuis Genève.
Alors, théorie juridique ou tentative de justification ? Décryptage.
« Absence » ou « disparition » : la distinction qui dérange
Dans une déclaration qui a surpris jusqu’aux observateurs les plus aguerris de la scène politique camerounaise, Jean De Dieu Momo a introduit une distinction juridique pour le moins originale : celle entre « l’absence » et « la disparition » d’un chef d’État.
Selon le ministre délégué à la Justice, un président ne saurait être déclaré « absent » tant qu’il continue d’exercer ses fonctions, même depuis l’étranger. Et pour déterminer cette absence, il faudrait un délai de dix ans… voire vingt ans.
« Dans le cas de l’absence, qui pourrait durer jusqu’à 20 ans, il faut déterminer que Biya n’a donné aucune ordonnance ou n’a été vu exécuter aucune action officielle », a-t-il argumenté. En clair : tant que des décrets sont signés en son nom, Paul Biya reste présent.
L’absence de preuve : le talon d’Achille du ministre
Mais le raisonnement de Jean De Dieu Momo comporte une faille majeure. Si le président « travaille » depuis Genève, comme il l’affirme, alors il doit avoir donné des instructions, pris des décisions, communiqué avec ses ministres.
Interrogé sur ce point précis, le ministre a été incapable de dire quand il avait reçu pour la dernière fois des directives de Paul Biya. Une absence de réponse qui fragilise sa démonstration.
« Le ministre est incapable de dire quand il a reçu pour la dernière fois des instructions de Biya pour justifier qu’il travaille. » Une contradiction qui n’a pas échappé aux observateurs.
« Absence » vs « disparition » : le jeu des mots
Pour comprendre la position de Jean De Dieu Momo, il faut entrer dans sa logique. Selon lui, il y a une différence fondamentale entre l’absence et la disparition.
- L’absence : une situation qui pourrait durer jusqu’à 20 ans, tant que le président continue de signer des décrets et d’exercer ses fonctions.
- La disparition : une situation où le président est probablement en danger et arrête de communiquer ; dans ce cas, il peut être déclaré disparu après quelques jours.
« Cela se produit dans une situation où le président est probablement en danger et arrête de communiquer ; dans ce cas, il peut être déclaré comme ayant disparu après quelques jours. »
Autrement dit, tant que des décrets sont signés à son nom, Paul Biya est présent. Mais comment expliquer qu’aucune image, aucune déclaration directe, aucun signe de vie visuel ne soit venu confirmer cette « présence » ?
Une déclaration qui s’inscrit dans une série de justifications
Jean De Dieu Momo n’est pas le premier membre du gouvernement à tenter de rassurer ou d’endormir l’opinion publique. Avant lui, René Emmanuel Sadi, le porte-parole du gouvernement, avait déjà assuré sur RFI que Paul Biya était « en vie » et qu’il reviendrait « très bientôt ».
D’autres avant Momo ont laissé entendre que la présence de Biya en Europe pourrait durer jusqu’à 80 jours. Mais avec cette sortie, le ministre délégué à la Justice repousse les limites : 20 ans, ce n’est plus une absence, c’est une presque éternité.
La Constitution camerounaise : une autre lecture
Pourtant, la Constitution camerounaise est claire. Elle ne fixe aucune durée maximale d’absence du territoire. Elle prévoit uniquement la vacance du pouvoir en cas de décès, de démission ou d’« empêchement définitif », constaté par le Conseil constitutionnel.
Le problème ? L’empêchement définitif n’est pas défini. Et le Conseil constitutionnel ne s’est pas prononcé. Dans ce vide juridique, le gouvernement peut théoriquement soutenir n’importe quelle interprétation. C’est ce que fait Jean De Dieu Momo.
« Au Cameroun, la Constitution établit une vacance de la présidence dans des situations où le président meurt, démissionne ou est définitivement incapable. » Rien de plus. Rien de moins.
Une stratégie de communication risquée
En déclarant qu’un président peut être absent pendant 10 à 20 ans sans que cela ne pose problème, Jean De Dieu Momo espérait probablement couper court aux spéculations. Mais l’effet est inverse.
Sa sortie est perçue par beaucoup comme une tentative de justification grotesque, voire une insulte à l’intelligence des Camerounais. L’opposition, elle, y voit la preuve que le régime s’enfonce dans un déni de réalité.
Et maintenant ?
Alors que Paul Biya a passé 57 jours à Genève, que personne ne l’a vu ni entendu, les déclarations de Jean De Dieu Momo ajoutent une couche de confusion à une situation déjà trouble.
La question reste entière : un président peut-il réellement gouverner depuis l’étranger sans jamais apparaître devant son peuple ? Et si oui, jusqu’à quand ?
Le gouvernement répond par des décrets et des communiqués. Les Camerounais, eux, attendent autre chose : une image, une voix, une preuve de vie. Pas une théorie juridique à 20 ans.
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