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Recensement au Cameroun : impayés, blocages, prolongation

Le Premier ministre Joseph Dion Ngute proroge une deuxième fois le recensement général de la population et de l'habitat, désormais fixé au 15 septembre 2026. Impayés des agents, difficultés logistiques et zones enclavées expliquent ce nouveau report.

Lancé le 24 avril pour 35 jours, le 4e recensement général de la population et de l'habitat vient d'être prolongé une seconde fois par le Premier ministre, portant l'opération à près de cinq mois un signe des difficultés structurelles de l'appareil statistique camerounais.

Le gouvernement camerounais avait promis un recensement moderne, rapide et exhaustif. Il promettait de compter les 28 millions d'habitants du pays en 35 jours chrono. Mais la réalité du terrain en a décidé autrement. Impayés des agents, grèves, difficultés d'accès aux zones reculées, concomitance avec le recensement agricole : l'opération s'est enlisée. Et ce 31 juillet 2026, alors que la campagne devait s'achever, un nouvel arrêté du Premier ministre Joseph Dion Ngute a repoussé l'échéance au 15 septembre 2026. C'est la deuxième prolongation en deux mois.

Un calendrier qui n'aura pas tenu deux mois

Tout avait pourtant bien commencé. Le 24 avril 2026, le Cameroun lançait son 4e Recensement Général de la Population et de l'Habitat (RGPH), couplé pour la première fois au Recensement Général de l'Agriculture et de l'Élevage (RGAE). Une opération d'envergure, mobilisant plus de 32 000 agents recenseurs sur l'ensemble du territoire. Le budget initial était de 13,28 milliards de FCFA. La date de clôture était fixée au 29 mai 2026.

Mais dès les premières semaines, les difficultés s'accumulent. Les agents recenseurs dénoncent des retards de paiement des indemnités, des conditions de travail difficiles, des frais de subsistance irréguliers. Dans plusieurs localités, des menaces de grève sont proférées. Le 29 mai, jour initialement prévu pour la fin des opérations, le ministère de l'Habitat et du Développement urbain laisse déjà entendre qu'une prolongation est inévitable.

Le 1er juin 2026, Joseph Dion Ngute signe l'arrêté n° 074/CAB/PM prorogeant la date de clôture au 31 juillet 2026. Deux mois supplémentaires sont accordés. Le gouvernement justifie ce report par la nécessité d'améliorer la couverture territoriale, en particulier dans les zones enclavées et auprès de la diaspora. Un budget supplémentaire de 6 milliards de FCFA est débloqué, dont 4,5 milliards de la Banque Mondiale via le projet HISWACA et 1,5 milliard du Trésor public.

Un nouveau coup de théâtre ce 31 juillet

Mais ce 31 juillet 2026, alors que les opérations devaient s'achever, le Premier ministre a une nouvelle fois signé un arrêté de prolongation. La nouvelle date butoir est désormais fixée au 15 septembre 2026. Soit une opération qui aura duré près de cinq mois au lieu des 35 jours initialement prévus.

Ce nouveau report est le signe que les difficultés de terrain n'ont pas été résolues. Selon une source proche du dossier, les retards de paiement persistent. Sur les 34 941 agents mobilisés, seuls 29 689 avaient perçu leurs perdiems pour les deux premières décades fin juin, représentant plus de 2,49 milliards de FCFA injectés. Les dossiers des 5 252 agents restants étaient encore en traitement. Le Comité technique du recensement, réuni le 12 juin 2026, avait pourtant prescrit une « régularisation financière urgente ».

Des causes structurelles, pas seulement financières

Au-delà des impayés, c'est toute la chaîne logistique qui a montré ses limites. Le recensement a été lancé avec un retard dans la phase préparatoire : la reconnaissance des zones de dénombrement et l'ajustement de la cartographie censitaire n'ont débuté que le 15 mai 2026, soit plus de trois semaines après le lancement officiel.

La concomitance du RGPH avec le RGAE, si elle traduit une ambition de rationalisation administrative, a également complexifié la coordination sur le terrain. Les agents devaient collecter simultanément des données sur la population, l'habitat, l'agriculture et l'élevage une charge de travail considérable dans un délai contraint.

Les zones enclavées des régions frontalières et les localités rurales difficiles d'accès restent structurellement sous-représentées dans les opérations de collecte. Le gouvernement a expressément mentionné ces populations comme une justification du premier report, mais les délais supplémentaires n'ont visiblement pas suffi.

Un enjeu de crédibilité pour l'État

Ce deuxième report n'est pas anodin. Il intervient alors que les autorités revendiquaient un taux de recensement d'environ 94 % à la mi-juillet. Mais ce chiffre, s'il est exact, masque probablement des disparités régionales importantes. Le département du Wouri et la région du Sud-Ouest tirent le taux de couverture vers le bas.

L'enjeu est colossal. Les résultats du RGPH alimenteront la planification nationale dans des domaines aussi variés que l'éducation, la santé, le logement, les infrastructures et la représentation électorale. Des données fiables et exhaustives sont indispensables pour orienter les politiques publiques et mener le pays vers l'émergence.

Mais ce nouveau report jette une ombre sur la crédibilité de l'opération. Les analystes s'interrogent : si le gouvernement n'a pas été capable de respecter un calendrier déjà prolongé, comment garantir la fiabilité des données collectées dans des conditions de précipitation et de mécontentement social ?

La diaspora et les populations isolées toujours attendues

Le gouvernement a profité de l'annonce de la prorogation pour rappeler le caractère à la fois gratuit et obligatoire du recensement. Aucun frais ne peut être réclamé aux ménages lors du passage des agents, et tout refus de participation expose théoriquement à des sanctions.

Les populations des zones enclavées régions frontalières, localités rurales difficiles d'accès ainsi que la diaspora camerounaise doivent également être comptabilisées. Ces catégories de population, structurellement sous-représentées, nécessitent des délais et des dispositifs logistiques adaptés. Le nouveau report jusqu'au 15 septembre vise à leur permettre d'être incluses dans le décompte national.

Un pari risqué pour l'après-recensement

Le recensement n'est que la première étape. Après la collecte des données vient le traitement, l'analyse et la publication des résultats. Certains acteurs avaient promis une publication des résultats dans les cinq mois suivant la fin des opérations. Ce nouveau report compromet inévitablement ce calendrier.

Le gouvernement camerounais joue gros. Après plus d'une décennie sans recensement le dernier datait de 2005 le pays a besoin de données fiables pour planifier son développement. Mais ce feuilleton à rebondissements, marqué par deux reports successifs, des impayés chroniques et des tensions sociales, risque de fragiliser la confiance des citoyens et des partenaires internationaux dans la capacité de l'État à mener à bien des opérations d'envergure.

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