Le Tchad rompt avec la CPI : la fracture Afrique-CPI s'élargit
© Camer.be : Paul Moutila | 28 Jul 2026 10:49:21 | 2239Le Tchad claque la porte de la CPI : retrait officiel notifié à l'ONU, accusations de « sélectivité » et une Afrique de plus en plus isolée face à la justice internationale.
Un communiqué, une rupture
Il aura suffi d'un communiqué publié lundi sur le site officiel du ministère des Affaires étrangères pour acter une rupture qui se préparait depuis plusieurs années. Le gouvernement tchadien a annoncé son retrait de la Cour pénale internationale (CPI), mettant fin à plus de vingt ans d'appartenance au Statut de Rome.
La formule est sans ambiguïté. Selon le texte officiel, N'Djaména a notifié, le 27 juillet 2026, au secrétaire général des Nations unies dépositaire du traité sa « décision souveraine » de se retirer, conformément à l'article 127 du Statut de Rome, la disposition qui encadre juridiquement toute sortie de la juridiction basée à La Haye.
Le réquisitoire tchadien contre la Cour
Le ministère ne se contente pas d'annoncer un départ : il justifie sa décision par un bilan qu'il juge accablant. Le communiqué évoque un « examen approfondi du fonctionnement » de la Cour depuis sa création en 2002, aboutissant à un constat sévère : une efficacité « limitée et à géométrie variable » au regard des ambitions initiales de l'institution.
Le gouvernement tchadien s'appuie sur les propres statistiques de la CPI pour étayer son propos. Depuis sa mise en place, la Cour a ouvert treize enquêtes. Les toutes premières concernaient l'Ouganda, la République démocratique du Congo, le Darfour au Soudan, la République centrafricaine, le Kenya, la Libye, la Côte d'Ivoire, le Mali et le Burundi avant que d'autres régions du monde ne soient progressivement intégrées au champ d'action de la Cour.
Plus frappant encore aux yeux de N'Djaména : selon les données de la CPI mises à jour le 11 mai 2026, l'institution ne détient que sept personnes. Six d'entre elles sont poursuivies dans le cadre de situations africaines. Une seule concerne une affaire extérieure au continent.
« Une concentration durable de l'activité judiciaire de la Cour sur le Sud global en général et le continent africain en particulier », résume le communiqué, qui va plus loin en évoquant des pays « victimes consentantes d'une forme d'instrumentalisation politique de la CPI ».
Un timing qui ne doit rien au hasard
La chronologie de l'annonce interpelle. Elle survient quelques jours seulement après une mission effectuée au Tchad, début juillet, par la procureure adjointe de la CPI, Nazhat Shameem Khan une visite qui n'aura donc pas suffi à apaiser les tensions entre N'Djaména et La Haye.
Elle s'inscrit surtout dans la continuité d'un mouvement régional. Le Niger, le Burkina Faso et le Mali, réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES), avaient déjà notifié officiellement leur propre retrait de la Cour quelques jours plus tôt. Le geste tchadien apparaît ainsi moins comme un cas isolé que comme le prolongement d'une dynamique continentale de défiance envers la justice internationale.
Une institution déjà fragilisée
Créée en 2002 et installée aux Pays-Bas, la CPI est la seule juridiction pénale internationale permanente compétente pour juger les crimes de génocide, les crimes contre l'humanité, les crimes de guerre et le crime d'agression. Mais depuis plusieurs années, elle fait face à une contestation croissante, en particulier sur le continent africain, où de nombreux dirigeants dénoncent un traitement jugé déséquilibré des dossiers.
Le Tchad ne serait, s'il mène son retrait à son terme, que le troisième État à quitter définitivement la Cour. Le Burundi avait franchi ce pas en 2017, suivi par les Philippines en 2019. Le processus tchadien, une fois entamé, prend généralement effet un an après la notification, selon les termes mêmes de l'article 127 du Statut de Rome.
Ce que cela change, et ce qui reste incertain
À ce stade, le communiqué du ministère tchadien ne précise pas les conséquences concrètes de ce retrait sur les procédures en cours éventuellement liées au Tchad, ni sur la coopération judiciaire future avec la CPI. Ces éléments méritent d'être suivis dans les prochains jours, tout comme les réactions attendues de l'Union africaine, des Nations unies et des autres États membres du Statut de Rome.
Ce que le communiqué documente avec précision, en revanche, ce sont les statistiques de la Cour elle-même un choix qui n'est pas anodin : en retournant les propres chiffres de la CPI contre elle, N'Djaména cherche à donner à sa décision une légitimité factuelle plutôt que purement politique.
Les enjeux à venir
Ce retrait relance un débat plus large sur l'avenir de la justice pénale internationale : peut-elle continuer à fonctionner efficacement si un nombre croissant d'États africains s'en détournent ? La CPI dépend en effet largement de la coopération des États pour l'exécution de ses mandats d'arrêt et l'accès aux preuves sur le terrain.
Pour l'instant, aucune réaction officielle de la CPI ni de l'Union africaine n'a été rendue publique. La suite de ce dossier dépendra en grande partie de la capacité de la Cour à répondre aux critiques de sélectivité qui, d'un continent à l'autre, ne cessent de se multiplier.
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#Tchad #CPI #Afrique #JusticeInternationale #DiplomatieLire aussi
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