Ministres fantômes au Cameroun : le silence, stratégie de survie politique :: CAMEROON
© Camer.be : Toto Jacques | 13 Mar 2026 00:39:45 | 839Au Cameroun, des ministres restent en poste pendant plus d'une décennie sans jamais s'adresser à la presse. Cette pratique interroge sur le rapport au pouvoir et à la transparence. Dans les démocraties établies, rendre des comptes est un devoir. Ici, le silence est devenu une règle de longévité.
Des ministres fantômes qui défient le temps
Le phénomène n'est pas nouveau mais il persiste. Plusieurs membres du gouvernement camerounais cumulent les mandats sans jamais accorder la moindre interview. Leur existence médiatique se limite aux communiqués officiels et aux apparitions protocolaires aux côtés du chef de l'État. Aucune confrontation avec les journalistes, aucun débat public sur leurs politiques.
Ces ministres fantômes ne sont pas des figures secondaires. Certains dirigent des départements stratégiques comme l'éducation, la santé ou les travaux publics. Leurs décisions engagent des milliards de francs CFA et affectent la vie quotidienne de millions de Camerounais. Pourtant, ils restent inaccessibles.
L'opacité généralisée
Pourquoi ces ministres fantômes fuient-ils les micros ? L'analyse révèle deux explications principales. La première est l'incompétence. Beaucoup doivent leur poste à des équilibres politiques ou ethniques, non à leurs compétences. Affronter un journaliste, c'est prendre le risque de voir ses lacunes exposées au grand jour.
La seconde est la crainte de la sanction. Dans un système où la nomination et le maintien dépendent du bon vouloir d'un seul homme, chaque parole publique est un pari. Une déclaration maladroite, une statistique erronée, une promesse non tenue peuvent entraîner une révocation immédiate. Le silence devient une stratégie de survie.
Un système où la parole est un risque
Le mécanisme est simple et implacable. Les ministres savent que leur survie politique dépend de leur discrétion. Plus ils parlent, plus ils s'exposent. Plus ils s'exposent, plus ils risquent de mécontenter le sommet ou de révéler leur incompétence. La règle implicite est : "Moins tu parles, plus tu dures".
Ce silence stratégique s'auto-alimente. Les nouveaux ministres observent leurs aînés et copient le modèle. La communication se réduit à des éléments de langage préparés par des conseillers, lus lors de rares occasions officielles. L'improvisation, l'échange direct avec les citoyens via les médias, est proscrite.
L'opacité garantit longévité dans ce système. Plus un ministre reste longtemps, plus il accumule des dossiers sensibles et des conflits d'intérêts potentiels. Parler deviendrait alors encore plus dangereux. Le silence prolongé crée une chape de plomb qui protège les erreurs passées et les compromissions éventuelles.
Les conséquences d'un mépris institutionnalisé
À court terme, ce mépris du citoyen se traduit par une ignorance totale des politiques publiques. Les Camerounais ne savent pas ce que leurs ministres font, pourquoi ils le font, ni avec quels moyens. Les budgets sont votés sans débat public, les projets lancés sans explication, les échecs jamais assumés.
Les journalistes, réduits à relayer des communiqués, voient leur rôle de contre-pouvoir vidé de sa substance. Les quelques interviewés sont choisis avec soin, les questions souvent filtrées. La fuite des micros est devenue la norme.
À long terme, cette pratique mine la confiance dans les institutions. Le citoyen se sent exclu, méprisé, réduit au rôle de contribuable passif. La colère gronde, mais sans exutoire médiatique, elle se réfugie dans les réseaux sociaux et les conversations privées. Le contrat social se délite.
Quand un ministre acceptera-t-il de s'asseoir face aux Camerounais pour répondre de son action ?
Cette question, posée chaque jour par des milliers de citoyens, reste sans réponse. Tant que le silence restera la clé de la longévité politique, les ministres fantômes continueront de hanter les couloirs du pouvoir sans jamais affronter la lumière des projecteurs.
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