CAMEROUN :: LA LEGION D’HONNEUR POUR DJAÏLI AMADOU AMAL : LA COURONNE AVANT LES BELLES LETTRES :: CAMEROON
© AFRIKSURSEINE : Romancier et Ecrivain Calvin DJOUARI | 04 Feb 2026 20:40:41 | 592Nous adressons nos félicitations à cette auteure maintes fois distinguée en si peu de temps. Cette reconnaissance rapide et constante témoigne d’un engagement littéraire profond, sincère et durable. Madame Djaïli Amadou Amal représente aujourd’hui avec force et dignité une voix camerounaise et sahélienne qui résonne bien au-delà de ses frontières naturelles. Elle représente avec honneur le Cameroun, et c’est une immense fierté de voir son œuvre et son combat ainsi salués sur la scène internationale.
C’est avec un profond respect que l’on accueille son élévation au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur, par décret du 16 juillet 2025, signé par le Président de la République française. La cérémonie de remise des insignes, tenue le 2 février 2026 à Yaoundé sous la haute présidence de l’Ambassadeur de France au Cameroun, a donné à cet événement une portée symbolique forte. Elle consacre une trajectoire littéraire mais aussi humaine, fondée sur la défense constante des droits des femmes, en particulier celles du Sahel, trop souvent reléguées aux marges de femmes faites pour le mariage. Cette distinction vient reconnaître non seulement l’incroyable richesse de son œuvre, mais également un engagement sans faille mené à travers l’écriture et l’action associative.
Par ses livres, elle a mis des mots sur des réalités longtemps tues. Par sa posture publique, elle a assumé le rôle difficile mais nécessaire de porte-voix. Elle écrit ce qu’elle incarne, et incarne ce qu’elle écrit. Ceux qui ont eu la chance de la rencontrer savent combien cette cohérence entre la parole et l’être est rare et précieuse. Il est toutefois impossible de taire une interrogation qui traverse de nombreux esprits. Pourquoi une telle reconnaissance vient-elle principalement de l’extérieur, et notamment de la France, alors que son parcours, son combat et son enracinement sont profondément camerounais et africains. Ses livres racontent nos sociétés, nos douleurs, nos résistances. Ils parlent peu de l’Europe, et pourtant c’est là-bas que sa valeur semble d’abord consacrée.
Cette question n’enlève rien à la légitimité de l’hommage, mais elle invite à une réflexion collective sur notre capacité à reconnaître nos propres voix. Quoi qu’il en soit, son combat ne passe pas inaperçu. Elle a déjà changé, et continue de transformer, la vie et la vision de milliers de lecteurs à travers le monde.
Elle incarne un modèle de réussite pour de nombreuses jeunes femmes africaines, une réussite qui ne renie ni les racines, ni la mémoire, ni la dignité. Elle prouve que la langue que nous partageons avec la France n’est pas un héritage figé, mais un outil vivant de transmission, de lutte et d’affirmation de soi. Par son parcours, elle inspire une génération entière. Par son courage, elle ouvre des chemins. Par sa constance, elle inscrit son nom dans une histoire plus vaste que la seule littérature. Elle fait la fierté du Sahel, du Cameroun, et plus largement de tout un continent. La patrie lui doit reconnaissance, et le monde lui doit respect. A cette grande dame, mère symbolique et conscience éveillée, vont l’admiration sincère et la gratitude profonde d’un lecteur assidu de ses œuvres, convaincu que le plus beau reste encore à venir.
Toutefois, l’écriture célébratoire qui entoure l’œuvre de Djaïli frôle parfois l’hagiographie. C’est là, sans doute, sa première limite. Ovationnée à travers le monde, portée par une reconnaissance rapide et spectaculaire, l’autrice avance sous une lumière qui éclaire autant qu’elle aveugle. La beauté de la figure publique dissimule mal certaines fragilités littéraires que l’on s’emploie à enjoliver jour après jour. L’admiration dont elle fait l’objet est constante et assumée, mais elle tend à neutraliser la distance critique indispensable à toute véritable évaluation esthétique. Djaïli est souvent présentée comme celle qui aurait percé un mystère que d’autres écrivaines africaines n’auraient su résoudre. Une affirmation lourde de sens, mais rarement interrogée. Cette logique de consécration immédiate empêche une confrontation sereine avec les failles, les hésitations et les zones d’ombre de son œuvre. L’écriture célèbre plus qu’elle n’interroge, érige un trône avant même que la couronne n’ait été éprouvée par l’histoire.
Or la littérature, comme la royauté, ne se légitime pas par l’acclamation seule, mais par l’épreuve du temps et du doute. Nous comprenons qu’il existe, certes, une volonté manifeste de récompenser une écriture sensorielle, riche en images et en paysages. Mais cette profusion descriptive se fait parfois au détriment de la beauté littéraire exigeante dont vivent les grandes lettres. Si l’on cherchait aujourd’hui une citation véritablement référente, une phrase qui traverse les générations comme un sceau royal, ou encore une chronique ou un article vivant des problèmes de l’actualité, nous ne trouverez aucune trace de la métronome. Il faudrait encore la chercher.
Le lecteur se contente alors de la justesse des tableaux, de la beauté des paysages peuls, de la luxuriance du nord Cameroun, de la présence du sacré et de la nature profonde d’un peuple ancien. Cette abondance descriptive, séduisante, tend cependant à lisser les tensions narratives. Chaque jour, on trouve les mêmes thèmes ; c’est-à-dire les conflits familiaux liés aux mariages forcés et aux polygamies inversées, moteurs essentiels de ses récits, apparaissent souvent comme des révélations nouvelles, alors même qu’ils ont déjà été explorés avec force par Mariama Bâ, Abdoulaye Sadji et bien d’autres auteurs majeurs du Cameroun. Pourtant, acceptons le monde qu’elle nous donne à voir. Il est harmonieux, chantant, presque pacifié, même lorsque les thèmes abordés sont lourds, mariages malheureux, feu, détresse, violence masculine.
Cette discordance n’affaiblit pas l’impact dramatique, elle enseigne le désenchantement silencieux de nos sociétés. Les scènes de violence persistent, la tradition demeure plus que jamais vivace, elle est depuis ses récits, perçues comme une figure rebelle, accusée de refuser les dons supposés sacrés de la tradition. L’écriture, majoritairement attachée à une temporalité continue, prend alors la forme d’un journal de vie. Nous savons d’emblée que pour atteindre une véritable densité romanesque, une œuvre gagnerait à explorer davantage les ruptures temporelles, les silences, les dissonances, les retours fragmentés de la mémoire. Elle gagnerait aussi à manier une arme plus incisive que la simple narration, surtout dans des sociétés où l’on lit peu et où la violence symbolique exige une forme plus tranchante.
L’absence de cette discordance temporelle limite la complexité formelle de ses romans. Aujourd’hui, le lecteur attend une écriture à la fois harmonieuse, savante et violente, une langue qui ne se contente pas de décrire mais qui se fissure, qui ose exposer la médiocrité, qui met l’écrivain lui-même en danger. Or Djaïli semble encore porter dans son panier un seul royaume, celui de la femme du Nord.
Ailleurs, son écriture dérange peu. Les grandes œuvres, pourtant, ne se contentent pas de bien dire. Elles déplacent la langue, la contraignent, l’arrachent à son confort, l’exposent à l’inconfort et parfois à l’impopularité. L’écrivain célèbre n’est pas celui qu’on doit aimer, il n’a pas droit aux médailles, or, Djaïli Amadou est aimée, et elle l’aime cette stature. Voilà pourquoi elle est applaudit. L’écrivain n’a pas droit à des applaudissements, mais il a droit à l’élégance, c’est à partir de cette élégance qu’on lit son cœur. Djaïli demeure élégante c’est pourquoi elle ne peut être vertigineuse, puisqu’elle attend encore d’autres médailles avant de risquer la chute. Ce qui manque à cette auteure, c’est le choc esthétique qui est fait de ruptures radicales, formelles et stylistiques, capables de bouleverser les codes du roman. Les œuvres séduisent par leur allure, leur sincérité et leur cohérence, mais elles ne renversent pas encore le trône littéraire comme on nous laisse entendre. C’est une dame née sous une belle étoile. Malgré les limites, la chance lui sourit. Pourtant, cette limite n’est pas un échec. Elle signale une œuvre en construction, promise à une évolution réelle. Sortie de l’anonymat, installée dans une zone de confort, l’autrice maîtrise son art, rassure et avance en éclaireuse. Elle a déjà affronté, à sa manière, la violence du monde par une certaine violence de la forme. Comme je l’ai écrit ailleurs, l’écriture est semblable au vin ou à la musique. Elle gagne avec le temps, l’expérience, les contraintes et parfois la reconnaissance institutionnelle. Djaïli Mohamed Amadou Amal apparaît ainsi comme une écrivaine solide, consciente, déjà importante, mais dont l’écriture n’a pas encore atteint sa phase de risque maximal. Et c’est précisément cette limite qui constitue sa plus grande promesse. C’est déjà beaucoup, et ce n’est pas peu, pour l’honneur du Cameroun.
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