AFRIQUE :: « De mon cauchemar français à mon rêve américain: ma vie d’immigrée légale » :: AFRICA
© Correspondance : Félix Pene | 05 Aug 2019 07:20:00 | 30244Repères de lecture d’un récit candide !...Quand j’étais tout jeune, « L’enfant noir », de Camara Laye était mon livre de chevet. Plus tard, « Les Damnés de la terre » de Frantz Fanon s’est imposé à moi. Mais entretemps, il y a avait eu « L’Aventure ambigüe » de Cheikh Hamidou Kane. En lisant « De mon cauchemar français à mon rêve américain : ma vie d’immigrée légale» de Dominique Sighoko, j’ai bizarrement retrouvé les grandes thématiques développées dans ces grands classiques de la littérature africaine.
La lutte contre la colonisation
Elle s’illustre dans le récit de Dominique à travers l’héroïsme de son grand-père. Dès l’entame du livre, on découvre ce grand-père rebelle, militant de l’Union des Populations du Cameroun (UPC). Usant de ruse et sans trembler devant la mort certaine qui lui tendaient les bras, il aura réussi à mettre un bémol à une phase du génocide qui se pratiquait dans la région de l’ouest Cameroun. En effet, en plus de l’usage du napalm, on apprend à travers le récit de Dominique que des tueries massives des combattants pour l’indépendance se déroulaient nuitamment à la chute de la Métché. Le fameux cri « Maman, j’emporte celui-ci avec moi ! » montre à quel point cette génération de combattant était prête au sacrifice suprême au nom de leur noble combat.
La Crise identitaire.
L’un des thèmes développés dans l’aventure ambiguë par Cheikh Amidou Kane, est celui du choc culturel. Dans son récit Dominique nous donne à voir à travers ce déchirement culturel permanent. D’abord, c’est au travers de sa grand-mère paternelle qu’elle perçoit un comportement contradictoire entre la religion et la tradition ancestrale.”Elle était une chrétienne pratiquante qui allait à l’église chaque dimanche, mais elle croyait dur comme fer aux cultes et rituels traditionnels. Elle avait une foi sans faille dans les pouvoirs de son marabout qu’elle consultait régulièrement”.
Quant à l’auteure elle-même, le mal être culturel s’est imposé à elle très tôt dans sa jeunesse dans la cour de recréation. Comme elle le décrit: “J’ai longtemps eu honte de cette langue (maternelle) que l’on considérait comme moche au lycée”.
Aujourd’hui encore de nombreux parents de la diaspora africaine semblent ne pas réaliser la cruauté de l’absence de cet élément culturel qu’est la langue maternelle. Et un jour les enfants se retrouveront dans la même situation que l’auteure qui constate que :”je ne m’y suis finalement intéressée qu’a seize ans quand j’ai pris conscience de son importance. (…). Il y a en moi un malaise, voire une honte sous-jacente omniprésente qui me rappelle à quel point mon intégration à ma propre culture a été un échec”.
Le dilemme de l’immigré.
Partie de son Cameroun natal à fleur de l’âge, Dominique avait cependant eu le temps de vivre le mythe entretenu autour du président de son pays. Toujours traité comme un dieu par ses courtisans. Donc quand, étudiante au Mali, elle se retrouve par hasard à la présidence de la République où elle est naturellement accueillie, elle est abasourdie! Elle s’en étonnera davantage quand il lui arrive à deux occasions de serrer la main à deux présidents maliens (Alpha Omar Konaré et Amadou Toumani Touré) en l’espace quelques années seulement. Normal, dans son Cameroun natal tout semble tellement immutable que son président a vu déjà passé six présidents américains: de Ronald Reagan a Donald Trump!
Si on est friand du coté anecdotique de ce récit, on se posera certainement la question de savoir ce qui est arrivé entre l’auteure et Victor, le soupirant de l’Allemagne pour qu’elle le lâche au profit de quelqu’un d’autre comme compagnon de vie? Pour les “fronteurs”, impressionnés par le bagage académique (PharmD, MPH, PhD)s, ils voudront savoir les secrets d’une telle réussite au-delà de la simple narration de l’auteure. Mais le vrai questionnement - à mon sens - se trouve ailleurs: la place de l’homme africain dans le concert des nations! Le rêve d’un ailleurs meilleur pour le noir africain n’est-il pas définitivement un mirage ? Plus d’un demi-siècle après L’aventure ambiguë, les prédictions de la Grande Royale s’avèrent autrement plus cruelles que jamais : « Moi, Grande Royale, je n'aime pas l'école étrangère. Je la déteste. Mon avis est qu'il faut y envoyer nos enfants cependant. L'école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu'aujourd'hui nous aimons et conservons avec soin... Ce que je propose c'est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre. »
Dans Les damnés de la terre, Frantz Fanon réaffirme que : “ Chaque génération doit dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir”. Le Grand-père de Dominique s’est sacrifié pour l’indépendance de son pays. Son père s’est battu pour la démocratie de ce même pays. Son rêve était de voir sa fille, une fois ses études terminées, revenir prendre la relève…. Elle en est très bien consciente. D’où peut-être l’une des principales motivations de raconter dans ce livre les mésaventures de sa propre aventure ambiguë. Question peut-être de se dédouaner face à sa progéniture qui certainement un jour posera des questions sur sa famille, son pays, son continent, sa culture!
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