Cameroun - La presse est dans la sauce
© Le Jour : Hiondi Nkam IV | 10 May 2019 12:37:00 | 6121Le « Moi » est haïssable, c’est connu. Permettez-moi toutefois d’évoquer un pan de mon expérience professionnelle pour camper le décor de notre rendez-vous hebdomadaire. En 2002, je suis jeune reporter (stagiaire en pré emploi) au journal le Messager. Contre toute attente, ma hiérarchie décide de me confier la lourde tâche de la couverture de la Coupe d’Afrique des Nations au Mali. Avec Honoré Foimoukom (l’autre envoyé spécial), nous suivons d’abord un séminaire de photojournalisme surplace à Douala. Les billets d’avion sont achetés bien à l’avance et le rédacteur en chef nous remet à chacun l’équivalent d’un million de Fcfa en dollars américains.
Perturbé par un tel pactole que je n’avais jamais vu de ma vie, j’en viens à perdre mon passeport en plein aéroport et c’est Honoré qui passait par là qui sauvera la mise. Nous recevrons chacun un autre million de Fcfa une fois au Mali. Deux millions pour une mission d’une vingtaine de jours. Et ce n’était pas tout. Les logements étaient gracieusement affrétés par le Comité d’organisation local (Cocan). La nourriture nous était servie par la « magnanimité de la Première Dame » qui avait convoyé des cargaisons de vivres frais pour satisfaire la délégation camerounaise qui se plaignait (curieusement) de la qualité de la bouffe malienne. Et comme le Cocan s’occupait aussi du transport des journalistes, je pouvais patiemment palper ma petite fortune en mijotant des plans d’un beau début de carrière.
Le rêve était permis
La délégation camerounaise sous l’instigation du ministre Bidoung Mkpatt avait beau m’exclure de son festin quotidien à cause, m’avait-on dit, de mes papiers trop corsés et irrévérencieux, il m’en restait suffisamment pour savourer les délices de la cuisine malienne et même offrir quelques verres à mes potes Michel Emvana, Simon Meyanga, Bouba Ngomna et autres, Brice Mbeze et Hervé Penot qui savaient me rendre la pareille. Le retour au Cameroun fut tout aussi excitant. Un voyage dans l’avion des Lions, une invitation (déclinée, et oui !) au palais de l’Unité et une promotion comme chef du service des Sports. De quoi ignorer l’offre d’un poste d’attaché de presse à l’Ambassade d’Allemagne qui m’était promis. Une belle carrière m’attendait dans la presse. J’allais vivre ma passion. Après une dizaine d’années de pérégrinations internationales et d’expériences professionnelles diverses, je suis de retour au pays natal. Au quotidien Le jour. Mon collègue David Eyengue est désigné pour la couverture de la Coupe des Confédérations de 2017 en Russie. Désigné est un bien grand mot car mon confrère qui est aussi passionné que déterminé doit quasiment s’y prendre seul. Il se bat comme un beau diable pour obtenir un billet d’avion grâce notamment à des échanges de service. Le directeur de la publication plonge dans les caisses désespérément vides du journal pour lui trouver quelques billets de banque pour l’aider à subsister en Russie. L’acharnement du professionnel fera le reste. Le reporter rendra une excellente copie. Mais à quel prix ?
Du rêve au cauchemar
David n’est plus tout jeune et sa fille a décidé de le suivre dans ce métier ô combien périlleux. Mais chaque jour elle hésite, recule. Voyant son père tirer la langue, elle refuse de s’abandonner à pareil sort. La presse ne fait plus rêver. Que s’est-il donc passé entre temps ? Bien de choses pourrais-je dire. Il y a d’abord ce marché de la publicité qui s’est rétréci comme peau de chagrin. Les télévisions sont nombreuses, les radios foisonnent, les journaux se dédoublent, le tout sans la moindre perspective économique. La presse cybernétique a fait une entrée tonitruante et les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information de bien de Camerounais. Mais le plus pernicieux est ailleurs. Savamment, méticuleusement, le pouvoir de Yaoundé s’est attelé à détricoté les velléités d’entreprise de presse privée au Cameroun. Il a touché où ça fait mal : Le porte-monnaie.
Dans la quasi-totalité des nations modernes qui reconnaissent le droit à l’information, l’entreprise de presse est soutenue. Au Cameroun, l’ingénierie politique a surtout consisté à la fragiliser, à la paupériser. L’Accord de Florence qui aurait permis une exonération sur le prix du papier et induire une baisse du coût du journal n’a jamais été ratifié. Le tabloïd est vendu 400Fcfa au Cameroun alors qu’il coute 100 Fcfa au Sénégal. En guise d’aide à la presse privée, le pouvoir sert une pitance humiliante qui renseigne sur le mépris qu’il éprouve pour la profession. 240 millions de Fcfa pour près de 15O médias. Mieux encore, les medias dits publics ont un quasi-monopole sur les annonces légales et le marché de la publicité alors même qu’ils sont grassement subventionnés par les impôts des Camerounais. Une vraie trouvaille sous les tropiques.
Ankylosée dans un complexe quasi incurable, la présidence de la République arrose les médias occidentaux en même temps qu’elle infantilise la presse locale à laquelle elle jette quelques os à rogner comme on nourrirait des chiens en errance. L’aumône pitoyable est vite absorbée par les patrons de presse qui mènent grand train et confinent leurs personnels à l’indigence. Le pouvoir avait déjà assujetti la presse à capitaux publics en lui assignant la seule et unique mission de tresser les couronnes de louanges au Prince et à son gouvernement. Cela ne suffisait manifestement plus. Des pontes du Régime sont euxmêmes rentrés en jeu en créant leurs médias via des prête-noms. Ils y ont recruté des tontons flingueurs qui exécutent prestement leurs adversaires politiques en longueur de journée. Et quand on a affaire à un opposant radical qui menace la « stabilité du régime », le tir est groupé. La haine monte d’un cran. La presse à gage se met en mission. Ainsi, le pouvoir ne laisse qu’une alternative au journaliste qui veut exercer au Cameroun. Rallier la horde de laudateurs (si on en a les moyens) ou crever la dalle par conviction ou par résignation. Et quand on y rajoute la répression brutale et sauvage des reporters qui osent le professionnalisme, on en arrive à un kaléidoscope aseptisé où règne la pensée unique et l’affaissement éthique. Triomphant, le pouvoir peut boire du petit lait au dessert. La presse a été mangée. Dans la sauce !
Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp
Lire aussi
LE DéBAT
- Afrique -Débat: Pourquoi la crise anglophone persiste au Cameroun?
- Divorces dans la diaspora camerounaise en Europe : explications ?
- Quand est-ce les Camerounais prendront enfin leurs responsabilités pour la gestion de leur équipe?
- Afrique : Quel droit à l'image pour les défunts au Cameroun ?
- Canada - Cameroun, Liberté de manifestation partisane au Cameroun : Encore une incurie liberticide de Biya Paul ?
POINT DU DROIT
- La problématique du changement de nom en droit comparé
- Les étapes et les frais de procédure du morcellement d'un terrain au Cameroun
- L'obtention d'un titre foncier au Cameroun à l'issue d'une vente de terrain
- Le jugement supplétif de rectification d'acte de naissance au Cameroun
- La procédure d'achat d'un terrain titré dans la ville de Yaoundé
partenaire
Vidéo de la semaine
Flore de Lille prépare son 06 Novembre 2026 à Sarcelles près de Paris
TEETY TEZANO à STRASBOURG Juillet 2026
AZIZ MOUNDE: HOMMAGE A ALAIN LE MIGNON
GASTON KELMAN décrypte NDAP BIKOKOO à Paris
HERVE MATHOUX SON REGARD SUR LE FOOT AFRICAIN SES 10 DERNIRERE ANNEES
Vidéo
Jeunesse engagée : retour sur la finale du Challenge PDF à Bruxelles
WILFRIED EKANGA À BRUXELLES : Il explique les objectifs du PDF, du MRC et les défis à venir
Charlotte Dipanda en concert à Bruxelles : une soirée qui restera dans les mémoires
Charlotte Dipanda au Cirque Royal : une première historique pour la musique camerounaise
Assassinat d'Anicet Ekanè : les révélations de sa sœur
il y a une semaine
Cameroun - Paul Biya absent : le vide constitutionnel qui inquiète
Nigéria - Héritage de 35 millions : son mari exige tout, elle divorce
Cameroun - SNH : Chantal Biya veut évincer Nathalie Moudiki
Monde Entier - Coupe du Monde 2026 : L’Angleterre prend le bronze, la France craque après une remontée folle 6-4
Cameroun - Yaoundé capitale du VIH en milieu urbain
il y a un mois
Afrique - Polygamie africaine : de l'assumé au caché, le grand basculement
Onana tacle Eto'o : « L'ego de Donatien K » a coulé le Cameroun
Cameroun - Faux décrets à la CRTV : manipulation politique ou tentative de putsch ?
Zébé : barricades et colère autour des frais de transport Cameroun-Tchad
Cameroun - Kribi : 2,6 milliards FCFA pour faire du port un géant logistique
il y a un an