Cameroun :Célébrer Um, mais pour quoi faire ?
© Correspondance : Guillaume-Henri Ngnépi, Philosophe | 18 Sep 2017 12:54:44 | 5707Quand l’avenir n’est plus aussi certain qu’on aura pu d’abord se l’imaginer, il n’est pas étonnant que la référence au passé devienne le recours, et même le secours. Il est même fécond qu’il en aille ainsi, quand on est en panne de créativité : à défaut d’inventer, imiter du moins ceux qui l’ont pu. C’est même sain.
C’est à quoi fait penser la décision récente, attribuée à la communauté urbaine de Douala, de dresser au cœur de Nkomondo, une statue à Ruben Um Nyobè.
Ce projet se forme des décades après la réhabilitation officielle, il est vrai toute formelle, du père de notre indépendance et de notre unification. Il succède aux misères infligées à Essama, notre compatriote naguère condamné pour avoir décapité la statue de Leclerc, sur une place publique très fréquentée de Bonanjo, où elle trônait, ravivant l’amertume du sort tragique infligé à tous les Ruben Um Nyobè par ceux qui, comme Leclerc, n’ont été, dans notre Histoire pratique, que des conquérants, sachant mettre en coupe réglée notre pays, piller ses richesses, déporter son capital humain, et dérober à ses enfants jusqu’à la mémoire collective du combat de leurs aïeux dans leur guerre anticoloniale d’indépendance.
Indiscutablement bon pourtant, cet hommage, tardif il est vrai, à Ruben Um Nyobè, dans la ville qui vit naître la glorieuse Union des Populations du Cameroun (UPC), ne suscite pas moins une certaine appréhension. Que des compatriotes indiscutablement bien disposés envers le régime en place aient pu s’en ouvrir, et s’y employer à la télévision, à une heure de grande écoute, signifie que le projet officiellement exposé pourrait, le cas échéant, en cacher un autre, comme un train cache les rails sur lesquels il roule : n’ayant pu, depuis toujours, malgré l’impressionnant et sanglant martyrologe, tordre le coup, définitivement en quelque sorte, au « nationalisme révolutionnaire », cette toile de fond de notre Histoire pratique, son trait distinctif que le Mpôdol disait « inspiré de principes marxistes vérifiés », c’est-à-dire, à la véracité attestée par l’Histoire pratique des peuples, n’ayant donc pu éteindre le patriotisme de notre peuple, mettre désormais, insidieusement, Ruben Um Nyobè lui-même au service de nos disputes politiciennes de bas étage sur les contributions des tribus à la guerre d’indépendance, et donner un sens ethniciste aux mérites respectifs des héros qui l’ont menée. Et, de la sorte, asservir Um en personne aux enjeux mesquins de nos prétendus « conflits locaux », véritables contrecoups pourtant des réels conflits d’hégémonie d’oligarques militaro-industriels occidentaux, simplement délocalisés de chez-eux, du moins depuis la Conférence de Yalta en 1945, vers nos contrées où se trouvent les richesses dont la poursuite du pillage ne nécessite plus la présence physique continue des exploiteurs ; il est alors aisé de maquiller en ‘’guerres’’ tribales à répétitions les oppositions de tribus instrumentalisées dans une lutte de classes menée cahin caha, sans conscience de classe.
Nkomondo fut, certes, un des théâtres fameux de notre guérilla urbaine qui en compta bien d’autres. Alors, une statue pour Um, pourquoi là-bas plutôt qu’ailleurs ? Et pourquoi pas ? plaidera-t-on peut-être. Dans notre imagerie collective actuelle, Nkomondo passe aussi pour être, dit-on, un et même le quartier bassaa, non pas seulement au sens de habité par des ressortissants d’une ethnie, mais bien au sens d’une sorte d’essence que cette ethnie, et par ricochet son lieu d’habitation auraient en propre. La même perception de type essentialiste est connotée dans le mot quartier chaque fois qu’il est suivi de l’appellation affectée à une ethnie. Dans ces conditions, choisir d’offrir aux populations une statue d’Um, et faire exprès de l’implanter dans un lieudit bassaa, dans notre
configuration mentale collective actuelle, revient à confiner cet homme, grand s’il en fût, à la stature indubitablement internationaliste, aux dimensions étriquées d’une ethnie/tribu. Dans un pays où l’on a été jusqu’à identifier dans la guerre d’indépendance des « ailes » ethniquement dénotées, les fameuses « ailes » bassaa (dont Um serait la proue) et bamiléké (dans le corset de laquelle, de force, Georges Chaffard, le concepteur initial de ces appellations ségrégationnistes, fait rentrer même un Moumié sans façon), dans un tel pays à l’imaginaire pollué, vicié par la manipulation des identitarismes communautaristes, c’est proprement assimiler le combat de Ruben Um Nyobè à je ne sais quelle triviale et sordide affaire villageoise que de souligner, peu ou prou, son appartenance tribale en se donnant l’air de la tenir pour essentielle dans son histoire. La démarche qui célèbre Um à condition de s’y employer en plein milieu bassaa, entre Bassaa, peut difficilement se disculper de l’arrière-pensée d’émasculer, déviriliser le révolutionnaire, de sorte à le rendre inoffensif pour les intérêts impérialistes contre lesquels il s’est battu toute sa vie.
C’est en outre une démarche qui jette Um en pâture à nos crétinismes politiques savamment entretenus à partir de la sphère de l’Etat : en faire un Bassaa plutôt qu’un révolutionnaire c’est, bien insidieusement, induire à le tenir pour le parent des seuls Bassaa. De sorte que Um, le révolutionnaire marxiste bien connu, plutôt que de nous rassembler, nous dont les luttes sont en quête de références solides, deviendrait, au contraire le mobile et le lieu de nos énièmes déchirements prétendument ethnicistes. Quelle belle promesse de longévité alors pour le système de domination, d’exploitation, d’oppression et de répression dont le réflexe spontané consiste toujours à séparer pour dépolitiser, et à diviser pour mieux régner !
Admettons donc que s’il y a du bon dans le projet édilitaire de Douala-Nkomondo, il nous reste à nous, gens du petit peuple, à tâcher de nous l’approprier à notre tour, à en faire notre bien propre, et le ferment de nos combats actuels. Pour cela, il n’est que de nous ruer avidement sur la pensée du Mpôdol, sur les enseignements de notre porte-parole. Assimilons-les par nous-mêmes, de sorte que nul d’entre nous, à leur sujet, jamais ne s’en laisse conter. Créons, multiplions les centres de recherches et d’études de la pensée révolutionnaire de Ruben Um Nyobè. Faisons en quelque sorte comme Baudelaire, le poète, apostrophant Dieu et lui disant : « Tu m’as donné la boue, j’en ai fait de l’or » ; disons à Um ‘’On a beau te vouloir à et pour Nkomondo, tu es le bien propre des révolutionnaires que nous nous efforçons, à ton exemple, de devenir : notre patrie est sous la semelle de nos chaussures, voire sous la plante de nos pieds nus’’.
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