Cameroun - (Evidemment,) Mongo Beti n’est pas mort !
© Correspondance De : MAN BENE | 07 Oct 2016 11:53:55 | 8852L’ouvrage Langue d’écriture, langue de résistance. Mongo Beti et les romans du retour paraît en France en 2014. Sa forte popularité dans le milieu des chercheurs ne surprend personne. L’objectif du présent article, remanié de ce livre, est de rendre immortelle la pensée de l’écrivain Mongo Beti, victime de la « censure officielle » des gouvernants périclités en mal de génie et de contradictoire.
Le 30 juin 1932, au fond d’un village pittoresque (Akométam) de l’ancienne province Centre-Sud du Cameroun, un esprit averti est né. À cette époque, rien ne semble présager l’hypothèse qu’un enfant prodige vient de naître et que l’opiniâtreté le caractérisera au point d’en faire un révolté engagé pour la cause noire. Si Akométam pouvait être fier de compter parmi ses fils ce digne enfant, convaincu par ses options idéologiques et sociales, ce village aura à peine vu grandir sa progéniture. Le jeune enfant, très tôt, doit aller à l’école primaire missionnaire de Mbalmayo, hors de son village natal. L’éloignement commence, pour la première fois, par le fait du devoir d’instruction et donc d’initiation à la science occidentale. Si seulement une dizaine de kilomètres l’éloigne de son père, qu’il a comme modèle, et de sa mère, pour qui il éprouve des liens viscéraux d’attachement, avec l’entrée au secondaire, la distance géographique va davantage s’imposer. Ses études au lycée Leclerc à Yaoundé vont le contraindre, une nouvelle fois, à la déchirure du dépaysement et du sevrage de tout ce qu’il a de plus cher : sa famille et sa naturelle campagne idyllique.
Un constat est à faire à ce niveau : l’éloignement qui a été très tôt le principe de vie du désormais adolescent, ne le quittera plus jamais. En réalité, bachelier à 19 ans (1951), son parcours académique le contraint de nouveau à l’éloignement vis-à-vis de ceux et du monde qu’il ne devra, au final, que côtoyer en pensée et en imagination. Son départ pour la France, grâce à une bourse d’études, le destine, dès 1951, à 40 ans de vie en Europe ponctués de 32 ans d’exil ininterrompu et donc d’interdiction de séjour au Cameroun. Dès lors, vivre hors du contact soit épisodique, soit régulier avec les siens lui est désormais impossible. Pourtant, malgré cet état de choses, Mongo Beti, vous avez bien compris qu’il s’agit de lui, a su maintenir son attachement sans faille à son pays.
L’ensemble de sa création littéraire et journalistique, très prolifique d’ailleurs, s’est donné pour unique objectif de libérer l’Afrique et les Africains de la dictature externe (colonialisme/néocolonialisme) et interne (néobourgeoisie triomphante, bureaucratie galopante, éternisation au pouvoir) qui sont de véritables embûches à tout espoir de développement du continent noir. Le franc parler de Mongo Beti va l’exposer au sacrifice extrême, c’est-à-dire perdre, tout perdre, mais alors, attirer contre lui les foudres de ceux qu’il critique, attaque et accuse.
Son style frondeur et son ton acerbe dessinent clairement une intention tenace d’en finir avec ce qu’on appellerait le pouvoir central et tenancier des régimes fantoches des « bois africains ». Voici comment, dans son roman Trop de soleil tue l’amour (1999 : 50), il formule son exaspération et, par la même occasion, le bien-fondé de son combat : « Les Français nous sortent par les yeux avec leur francophonie et leur franc CFA […] ; il est temps qu’ils nous foutent définitivement la paix ici et s’en aillent chez eux ».
Cette volonté de combattre pour l’indépendance (réelle) tient quand même d’une définition qu’il s’est donnée de son écriture dans ses réflexions tirées de l’ouvrage d’Ambroise Kom (2002 : 191) intitulé Mongo Beti parle : « La vocation de l’écrivain n’est pas de bénir le monde tel qu’il va. C’est au contraire de dire : "Ça ne va pas" ». Cela consiste à penser que les forces intérieures doivent aussi être évaluées dans ce qu’elles présentent comme lacunes. C’est pourquoi Mongo Beti estime, dans le même ouvrage de Kom (2002 : 182) que « le combat contre le colonialisme ou le néocolonialisme commence par le combat contre les forces qui, localement, servent de relais au néocolonialisme. »
Malheureusement, Mongo Beti meurt en 2001, le 7 octobre, des suites de ce qu’il a lui-même combattu de son vivant à savoir : l’absence d’infrastructures suffisantes pouvant garantir la santé des citoyens. Les Africains et l’Afrique sont restés dans un état de fébrilité qui fait que le désir de prospérité ne puisse être assuré si l’on est en proie au taux de mortalité le plus élevé du monde. Mongo Beti s’en est allé mais en nous laissant la charge de continuer l’entreprise d’émancipation des masses. Il l’a héritée d’Um Nyobé qui lui avait personnellement dit ceci : « C’est vous qui prendrez la relève », Kom (2002 : 53).
Puisque le combat est loin d’être achevé ; puisqu’il y a toujours cet essoufflement de la pensée critique en chacun ; puisque ce sont toujours les mêmes qui gouvernent et que rien ne change pour la masse muette ; puisque le tâtonnement et l’approximation imposent au peuple la gouvernance de la médiocrité ; puisque l’évacuation sanitaire en Europe est la seule voie de salut pour certains d’échapper à la mort dans ce qu’il convient de nommer avec des réserves les « hôpitaux » du Cameroun ; puisque l’éducation, ainsi abusivement qualifiée au Cameroun, reste à définir ; puisque la notion de patrimoine national est une faveur de caste ; puisque la politique en vigueur au Cameroun est un manteau utile aux vautours, alors, toute la force de la pensée de Mongo Beti demeure vive et actuelle. Il faut donc se l’approprier.
Puisse Mongo Beti exister en chacun de nous afin que son discours et son idéal ne puissent disparaître pour toujours. Les grands esprits ne meurent-ils pas ? Mongo Beti est de ce genre singulier dont la pensée profonde résonne encore aujourd’hui et fait tressaillir ceux contre qui elle est dirigée. Son credo, à cet égard, était clair : « même mort, j’aimerais faire peur ».
En ce quinzième anniversaire marquant la « présence parmi nous » d’ALEXANDRE BIYIDI AWALA, nous tenons à demander au chantre de la dignité noire inconditionnée de bien vouloir accueillir cette salutation fraternelle de la tribu bene à laquelle il appartenait fièrement : bia souk wa a ndzo meyoñ mese (nous te saluons, toi le porte-parole de toutes les nations).
Ouvrages cités :
Mongo Beti, Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999.
Ambroise Kom, Mongo Beti parle. Testament d’un esprit rebelle, Ed. Homnisphères, 2006.
Owono Zambo, Langue d’écriture, langue de résistance. Mongo Beti et les romans du retour, Paris, Edilivre, 2014.
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