Cameroun - Pauvreté et ambition : la paire qui gagne
© Integration.org : Jean-René Meva’a Amougou | 16 Aug 2016 11:03:39 | 3018La misère et la témérité sont les deux marqueurs identitaires majeurs des zones habitées par les communautés toujours en attendent de la finalisation des procédures d’indemnisation.
Le mois dernier, quelqu’un, à Mendong Petit-Paris (Yaoundé), s’est fendu en une phrase à résonnance singulière et plurielle à la fois. «Quand on me dit que je vais être indemnisé sur la base des biens que j’ai perdus, je ne comprends finalement pas grand-chose en cela. Je crois que si j’étais un académicien, je donnerais un sens plus terre à terre, plus camerounais, au verbe indemniser. Pour moi, il signifie donner à ceux qui sont plus rusés le droit de percevoir ce qui est dû aux gens qui n’ont personne en haut-lieu».
A Ekoko II (Mefou-et-Afamba), pas facile d’éviter la coquette buvette du carrefour. Làbas, l’argent rythme la vie chaque jour, comme si on lui actionnait une soufflerie dans les poches de quelques riverains qui en disposent. Leurs voix aboyeuses laissent échapper des phrases du genre: «indemniser, c’est un devoir du gouvernement quand il arrache les terres que nos parents nous ont laissées…
L’argent de l’autoroute Yaoundé-Nsimalen est un petit argent que le gouvernement nous donne pour nous permettre de supporter le poids des jours qui nous restent à vivre sur terre… L’argent des indemnisations, le vrai, on ne sait pas quand, avec qui et par qui et où on l’a partagé ».
Lecture
Des phrases perdues au milieu d’un brouillon illisible, dira-t-on. Seulement, elles frappent par leur souplesse formelle et la diversité de leurs auteurs. Dans leur fond, elles invitent à une réflexion d’ensemble sur le quotidien des indemnisés de Mendong Petit-Paris, Mfandena, Ekkoko II et Ngousso que nous avons parcourus.
«C’est une pensée paradoxalement très basse et très haute, qui jongle sur ce que ressentent ces gens. Depuis des années, cette pensée ne perd pas son fil même si elle ne conserve pas toute la cohérence et la rigueur d’une démonstration classique. Au moins, elle montre combien les gens sont meurtris de savoir que ce qu’ils perçoivent au titre des indemnisations c’est du menu fretin», théorise le Pr Belinga Zambo, politologue.
Sur le terrain en effet, chaque mot des autochtones oblige autant à une lecture silencieuse qu’à une expérience visuelle inédite. Pour qui s’étonnerait d’entendre que les riverains de Mfandena n’ont reçu que des «miettes» depuis la construction du Stade Omnisports Ahmadou Ahidjo à l’aube des années 70, la vérification est faite dans le profil des natifs de la zone. Majoritairement sans-emploi, ils habitent des bicoques à la traîne, construites «en attendant».
Cela donne en arrière-fond une affaire conduite à plusieurs voix. Celles des «vrais et légitimes autochtones », et ceux qui se mettent bruyamment et parfois pas du tout d’accord. Pour les premiers, leur lenteur provoque la vitesse des seconds. Fusionnant attentisme, complaintes et coups-bas, le quotidien des «ayant-droit» de Mfandena incarne depuis les années 80 cet art du paradoxe sur lequel on peut gloser à l’infini.
«Chaque décision de suivre jusqu’au bout notre dossier est en réalité un équilibre instable», glisse un patriarche.
Epreuve de force
Dans ce contexte, c’est l’agressivité qui étonne et emporte. Les mots des bénéficiaires réels presque chuchotés, sans imprécation, sans éructation. Certains proposent d’inscrire parmi les revendications le recrutement des jeunes dans les chantiers. C’est le cas à l’autoroute Yaoundé-Nsimalen où on estime que ce qu’on a perçu ne suffit pas.
D’autres s’en prennent aux médias qui mentent et aux ONG aux discours jargonneux. En dépit de moyens limités, ils disent n’avoir pas encore perdu l’avantage dans la bataille de la com avec les pouvoirs publics. A en croire une dame à Mfandena, ces derniers affirmeraient avoir liquidé toutes les indemnisations. «Au niveau communication, ils sont plus pertinents que nous et savent jouer sur le côté sensibilité, utiliser des raccourcis. Côté partisans, on n’a pas été à la hauteur, par rapport au nombre de gens qui nous soutiennent». En personnes qui ne savent pas vendre leur sujet, ils animent frénétiquement la grande scène des passions.
Les divergences se font plus fortes quand il s’agit de définir les modalités d’action. Certains sont partisans d’un blocage, voire d’une occupation des espaces publics. On l’a vu à Ngousso où le gouvernement a dressé, depuis plus de deux décennies, un hôpital de référence. A Mfandena, la sorcellerie et la mort, croit-on, sont même au rendez-vous. Pour d’autres (les Emombo), c’est le meilleur moyen à leurs yeux d’instaurer un rapport de force. La preuve, ils n’ont pas manqué l’occasion pour sortir leurs banderoles et pancartes hostiles au projet de réfection de la cuvette mythique.
A Ngousso, où trône majestueusement l’hôpital général aujourd’hui, la seringue de désespoir est enfoncée si loin que les Mvog-Ebanda ne voit qu’en Paul Biya le seul justicier capable de leur restituer leur droit. A Mendong Petit-Paris, l’affaire des indemnisations est devenue un interminable sac de cailloux blessants que la Commission nationale anti-corruption (Conac) a posé un sur la poitrine des porte-paroles des victimes du terrible incendie survenu au quartier Nsam en février 1998.
Derrière les refrains mièvres des uns et des autres, ils prennent la plume ou dictent aux organisations non gouvernementales un courrier inépuisable. Pour le reporter qui promène sa plume à ces endroits, c’est bien là un tourbillon d’émotions qui semble dire que sous ses pieds gronde un volcan.
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