Cameroun - Le libéralisme communautaire de Paul Biya a-t-il échoué ?
© LE QUOTIDIEN DE L’ECONOMIE : Parfait N. Siki | 28 Mar 2016 09:07:46 | 24530Le libéralisme communautaire de Paul Biya a-t-il échoué ?.Publiée en 1987 comme le projet de société du RDPC pour gouverner le Cameroun, cette idéologie a pris de l’âge sans avoir résolu les problèmatiques et mis en oeuvre les solutions identifiées, il y a 29 ans.
«Vingt-cinq ans après notre indépendance politique et en cette phase décisive de notre décollage économique, social et culturel, le moment me semble venu de procéder à une clarification doctrinale au sein du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC).» Dès les premières lignes de « Pour le libéralisme communautaire », le jeune président Paul Biya clame la filiation entre ce livre idéologique et le parti qu’il a créé deux ans plus tôt, le 24 mars 1985.
Nous sommes en janvier 1987, « Pour le libéralisme communautaire », ouvrage de 158 pages commis par Paul Biya, vient de paraître aux Editions Pierre-Marcel Favre/ABC. L’auteur poursuit, comme pour lever toute équivoque: « En écrivant ces lignes, j’avais pour modeste ambition de présenter à tous mes compatriotes les principes qui sous-tendent le projet de société que je les invite à construire dans le cadre du RDPC ».
Le parti au pouvoir, parti unique à l’époque, devait donc être le lieu de foisonnement et de développement des idées directrices de la gestion des affaires du pays. Sortant d’un débat sur la primauté du parti sur l’Etat porté par Ahmadou Ahidjo et dont l’issue fut le coup d’Etat du 6 avril 1984, le président d’à peine cinq ans au pouvoir jouait un peu avec le feu. Quoi qu’il en soit, Paul Biya dit, dans ce livre, avoir affaire à une société « en proie à une longue errance éthique et idéologique. »
L’homme du Renouveau proclame donc redonner sens à l’action politique. Ça tombe bien, il est président de la République, il dispose des manettes pour mettre en oeuvre le « libéralisme communautaire », son mantra. Pour Paul Biya, le libéralisme communautaire, c’est trois principes cardinaux : la liberté d’entreprendre (le libéral), la fonction régulatrice de l’Etat (le communiste) et le devoir de solidarité (l’Africain).
Il s’agit d’une synthèse des deux grandes idéologies dominatrices de l’époque, qui apparaissaient sous les traits de la guerre froide entre le bloc occidental dit libéral et le bloc communiste. Plusieurs pays africains avaient fait un choix assumé pour l’un ou l’autre camp, mais le Cameroun était resté portes ouvertes, prenant à droite et à gauche. C’était déjà un choix d’Ahidjo, Paul Biya va le prolonger et lui donner un nom : le libéralisme communautaire, en y ajoutant une évidence en Afrique, le devoir de solidarité.
Dans son ouvrage, le chef de l’Etat détaille son projet de société dont on pouvait difficilement contester la pertinence des idées. C’est à l’épreuve des faits que les choses se sont bien compliquées, notamment sur le plan économique. En effet, près de 30 ans plus tard, la société camerounaise semble figée dans le diagnostic posé par Paul Biya et les réponses qu’il faut déployer. Voici ce que le chef de l’Etat dit dans « Pour le libéralisme communautaire » en janvier 1987 : « Pour que l’agriculture demeure le pilier central de l’économie camerounaise, il importe de tout mettre en oeuvre pour la faire sortir de sa vétusté et de son traditionnalisme. »
Et voici un extrait de son discours au comice agropastoral d’Ebolowa, en janvier 2011, 24 ans plus tard :
« Le moment est donc venu de mettre en pratique de manière résolue la grande politique agricole que j’ai souvent publiquement appelée de mes voeux. J’engage les départements ministériels concernés dans cette voie, toutes affaires cessantes et je veux des résultats substantiels. »
Autre extrait de « Pour le libéralisme communautaire »:
« Pour intéresser les populations à l’exploitation agricole et enrayer l’exode rural qui a privé beaucoup de nos campagnes de leurs jeunes énergies parties à l’aventure dans les villes, il est impérieux de mettre en oeuvre un programme systématique de désenclavement de nos campagnes. » Et en janvier 2011: « Dans un pays comme le nôtre, où 60 % de la population vit de l’agriculture, celle-ci devrait être le premier pourvoyeur d’emplois. Or, nous savons que beaucoup de ruraux – les jeunes notamment – trouvent difficilement à s’employer et, attirés par les « lumières de la ville », nourrissent l’exode rural. »
Dans chaque secteur de la vie nationale exploré par le livre-projet de Paul Biya, le constat est que pendant 30 ans, les politiques publiques mises en place ont statufié la réalité, tant dans l’agriculture que dans les industries. Les problèmes relevés hier demeurent d’une actualité vive, comme si la réalité avait stagné.
Depuis fort longtemps, le chef de l’Etat lui-même ne fait plus cas de son ouvrage, qu’il n’a jamais vraiment cité comme une référence. De quoi nourrir une polémique oiseuse sur la paternité du vrai rédacteur de ce pensum, que tout le monde semble vouloir enfouir au tréfonds de l’histoire.
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