Cameroun - Embarras : Ces gênants prisonniers-écrivains
© Le Jour : Jules Romuald Nkonlak | 17 Mar 2016 06:57:08 | 4737Le livre d’Olanguena et la réaction du gouvernement qui l’a suivi rappelle l’attitude de celui-ci à la suite des révélations de Marafa.
D’une pirouette fort curieuse, Issa Tchiroma Bakary a tenté de dissimuler le véritable agenda du point de presse qu’il a donné jeudi le 10 mars 2016. Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement a dit s’être exprimé pour défendre l’opération Epervier qui, pour lui, n’a d’autre finalité que la lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics. « L’intensification de ce vaste mouvement d’assainissement des moeurs économiques face à l’impératif de protection de la fortune publique fait pourtant naître dans certains esprits, l’idée qu’il ne s’agirait en réalité que d’une manoeuvre d’épuration politique destinée à écarter de la course au pouvoir suprême, d’hypothétiques concurrents du Chef de l’État en fonction », a dit Issa Tchiroma.
Mais pourquoi une communication, en ce moment précis sur la lutte contre la corruption ? Le ministre avait un bouc-émissaire tout trouvé : les médias. « Certains médias s’en sont fait l’écho et ont choisi de mettre le sujet en débat. Tout constat fait, ces médias ne sont que les relais d’une certaine opinion incarnée ci-et-là par des groupuscules d’activistes issus de quelques organisations de la société civile, ou alors par ceux-là même qui, directement concernés par ces poursuites judiciaires, ont opté de prendre la parole pour tenter de travestir les faits et se poser en de malheureuses victimes expiatoires d’une cabale politique savamment orchestrée », a-t-il dit.
Difficile pourtant de ne pas lier cette sortie à la parution, quelques jours plus tôt, de « Mensonges d’Etat », le livre d’Urbain OlanguenaAwono, ancien ministre de la Santé publique détenu dans le cadre de cette opération Epervier. Il la présente dans son ouvrage comme « une terrifiante machine de guerre destinée à broyer les élites politiques craintes pour leur envergure et leur potentiel à succéder au vieux Président ».
« De quelle persécution politique s’agirait-il donc, alors que dans notre pays, comme chacun peut s’en rendre compte, la compétition politique est libre et les règles de cette compétition connues de tous », répond le gouvernement, que le rapide succès du livre a au moins ébranlé. Au lendemain de la sortie de « Mensonges d’Etat », la cellule d’Olanguena, Mebara et d’autres détenus a été fouillée de fond en comble. Ce qui n’est pas sans rappeler les mesures qui avaient suivi la publication dans les médias des premières lettres de Marafa Hamidou Yaya. En 2012, suite aux révélations clairement dérangeantes faites par l’ancien ministre de l’Administration territoriale, le pouvoir de Yaoundé avait déjà réagi.
« Je n’ai pas à commenter les commentaires »
D’abord par la voix du même Issa Tchiroma, qui déclarait : « A tous ceux-là qui veulent le bien de cette nation et qui sont conscients de ce que le chef de l'Etat a réussi à mobiliser toute la nation pour aller dans la direction que nous connaissons, à savoir, celle de la construction de la richesse. Que tous ceux-là qui ne sont pas de cet avis et qui veulent déstabiliser, qu'ils sachent que c'est le petit peuple qu'ils trouveront devant, qu'ils sachent que ce sont ces opérateurs économiques qu'ils trouveront devant. C'est donc pour cette raison que je dis que nous ne sommes pas surpris parce que le Ministre Marafa cherche à utiliser la presse comme un pistolet qu'on poserait...
afin de prendre toute la population en otage. Ce que le Ministre Marafa est en train de faire, c'est de cristalliser l'attention sur lui, et il s'appuie sur la presse, pour le faire ». Un autre ministre, Jacques Fame Ndongo, parlant au nomdu Rdpc, était également allé de sa critique des lettres de Marafa. Dans une tribune publiée dans certains journaux, il déclarait que la justice n’était pas « le castrateur des ambitions présidentielles de certains Camerounais ». Il écrivait également : « Bien que le président Paul Biya conduise une politique de rassemblement, de concorde et de démocratie, apaisée, il semble que d’aucuns préfèrent une politique conflictuelle et haineuse. Ils n’hésitent pas à tenir la dragée haute au président de la république, quitte à transgresser le devoir de réserve qui est un sacro-saint principe de droit administratif et à vitupérer (commeMarafa) celui qui, discrétionnairement, l’a politiquement hissé au firmament, il y a 20 ans (1992 ; Secrétaire d’état aux finances)».
Critiquant le fait que Marafa Hamidou Yaya soit sorti de sa réserve, ils n’ont pourtant pas gardé le silence. Jacques Fame Ndongo a à nouveau trouvé bon de réagir lorsque Marafa Hamidou Yaya, en 2014, a publié son livre (« Le choix de l’action. Mes 10 ans au Minat », Ed. Schabel, 2014, 409p.). Et même si Paul Biya, a tenté d’esquiver la question par un incompréhensible « Je n’ai pas à commenter les commentaires », on voit bien que les écrits des détenus de l’opération Epervier dérangent.
Mais de quoi ont-ils peur ? Quelles peuvent être les conséquences des révélations (faites ou à venir) de ces personnes qui ont côtoyé le pouvoir ? « Ces écrits dérangent les gouvernants dans la mesure où ils révèlent des secrets, des informations de première main, généralement inaccessibles à tous. Ils dévoilent d'ailleurs des situations pitoyables et permettent à l'opinion publique de se faire une idée de leurs dirigeants qui sont toujours en poste.
Cela aura un impact considérable dans l'opinion publique dans la mesure où on est dans un système qui préfère une gestion opaque des affaires publiques », pense Christian Fouelifack, enseignant d’histoire à l’université de Dschang. Pour l’universitaire, il s’agit même d’armes qui peuvent aider àmettre le régime en place en difficulté. «Effectivement ça pourra jouer si l'opinion publique s'informe, si elle prend surtout en compte la description que font ces auteurs, anciens membres du gouvernement, de ceux qui sont encore en poste aujourd'hui. Ça pourra aussi compter si les opposants s'y inspirent, se servent de ces balles qui viennent du système en place pour élaborer des stratégies de campagne ».
A la question de savoir si ces écrits dérangent, Njoya Moussa, politologue, distingue trois types de réactions, par rapport à leurs auteurs. Il y a ceux qui réagissent parce que les lettres les dérangent en tant qu’individu. C’est le cas par exemple d’Issa Tchiroma, cité dans une lettre deMarafaHamidou Yaya. D’autres personnalités commeAmadouAli ou encore Mebe Ngo’o ont été également éclaboussés par les écrites des détenus de l’opération Epervier et leurs réactions éventuelles pourraient être considérées telles quelles.
Il y a ensuite les zélés, qui réagissent parce que Paul Biya, leur champion, a été dérangé. Il range dans cette catégorie Jacques Fame Ndongo. Enfin, pense Njoya Moussa, il y a les institutionnels qui réagissent parce que leur fonction les amène à le faire. Ici, il pense à Cameroon Tribune, dont le président du conseil d’administration, Joseph Le, est en charge de la communication du chef de l’Etat.
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