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Hervé Yamguen : « La culture doit venir au cœur de la cité comme un ferment de développement »

À l’occasion de sa deuxième exposition individuelle présente à Paris du 5 septembre au 31 octobre, le plasticien camerounais présente Géographies intimes à la galerie Afikaris. Entre différents médiums de l’art visuel, l’artiste interroge la construction de l’identité à partir des souvenirs, des lieux et des liens qui façonnent l’être humain. Il évoque également ses racines, sa connexion intime aux traditions et les défis de la création contemporaine africaine.

Une deuxième exposition à la galerie Afikaris en célébration à Paris du 5 septembre au 31 octobre, comment vous sentez-vous ?

C’est ma deuxième exposition individuelle ici, à la galerie Afikaris, et je suis extrêmement satisfait de la réception de ce travail. Les témoignages des personnes qui regardent mes œuvres me confortent dans l’idée que l’art est sans frontières. Une partie de l’exposition a été réalisée à Douala, dans mon atelier, tandis que les bronzes présentés ici ont été travaillés à Foumban. Les voir arriver à Paris et constater les réactions positives du public face à cette proposition esthétique est très galvanisant. Je suis donc heureux.

Vous l’avez appelée Géographies intimes. Qu’est-ce que cette exposition retrace ? Quel en est le contenu ?

Le contenu de cette exposition repose finalement sur une interrogation autour de l’identité humaine : qu’est-ce qui fait un être humain ? Lorsqu’on s’intéresse à cette question, on se rend compte qu’une personne est profondément façonnée par ses souvenirs, les lieux de son enfance, ceux où elle a grandi et où elle est allée à l’école, mais aussi par les personnes qu’elle a rencontrées. Il y a les amis d’enfance, les figures familiales, le père, la mère, les membres des familles paternelle et maternelle, les enseignants qui nous ont formés, les personnes qui sont mortes autour de nous et celles qui sont encore présentes dans nos vies. Tous ces êtres et tous ces lieux participent, en réalité, à la construction de la personne humaine. C’est autour de cette idée que mon travail s’est construit.

Votre création utilise plusieurs médiums. Pourquoi ce choix ? Est-ce que, lorsqu’on est artiste, on embrasse plusieurs médiums, on est un peu vagabond ?

Non. Je pense que c’est aussi une nécessité liée à l’expression qui me conduit à travailler avec plusieurs médiums. Je commence toujours par le dessin, puis je vais vers la peinture. Lorsque je termine la peinture, je m’oriente davantage vers la traduction de mon univers pictural en sculpture, notamment à travers le bronze. Dans cette exposition, je présente également des masques pour la première fois. Je pense que la diversité des moyens d’expression traduit aussi la complexité de la vie elle-même, qui est diverse. En tant qu’artiste, je dois pouvoir utiliser les modes d’expression qui me conviennent le mieux pour dire ce que j’ai à dire. C’est véritablement cette liberté d’expression qui m’intéresse. On voit d’ailleurs une grande cohérence entre les œuvres sur papier, les dessins, les peintures et les sculptures qui occupent l’espace de l’exposition. Chaque médium invite le spectateur à vivre une expérience particulière de l’œuvre.

En quelques mots, comment peut-on définir la signature de Hervé Yamguen ?

Il faut regarder les éléments qui apparaissent dans mes tableaux, ceux qui s’enchevêtrent et se mêlent les uns aux autres : les éléments liés à la nature, les arbres, les feuilles, les animaux, mais aussi les silhouettes humaines, les portes et les personnages qui se fondent dans la nature et côtoient les animaux. C’est véritablement un alphabet de formes que j’ai progressivement mis en place pour raconter des histoires. Des histoires qui sont liées à notre vie actuelle et à notre perception du monde.

Vous évoquez ce qui est visible, ce que l’on peut observer. Mais, en tant que dignitaire traditionnel, il existe aussi un monde non phénoménal. Est-ce que celui-ci influence votre travail et votre création ?

Je pense que le fait d’être conscient de ses origines, mais aussi d’être soi-même un gardien des traditions, conduit à réfléchir autrement et à percevoir la vie différemment. C’est pour cela que je m’intéresse beaucoup aux concepts présents dans nos langues. À partir de ces concepts, j’essaie de trouver une manière de les représenter, en m’appuyant sur une réflexion et une compréhension des éléments de ma culture.
Je suis notable dans le village Balassie dans l’arrondissement de Bandja (département du Haut-Nkam, région de l’Ouest-Cameroun, ndlr). Être notable signifie notamment participer à des rituels de connexion aux ancêtres. On ne peut pas être un notable, accomplir ces actes et, dans le même temps, être un artiste contemporain sans se nourrir des gestes qui constituent notre langage quotidien.

Est-ce que, parfois, les ancêtres vous disent : « Arrête ton pinceau » ? Comment cette relation se transmet-elle et comment ressentez-vous le lien entre les ancêtres et votre création ?

Je ne parlerais pas ici d’ancêtres. Je dirais plutôt qu’il faut apprendre à se connaître et à être à l’écoute de sa musique intérieure. Pour moi, cette musique intérieure, c’est l’intuition. Il faut apprendre à être avec soi-même et à être attentif à ses rêves. À partir du moment où l’on est attentif à ses rêves et à ce qui se passe en soi, le travail devient une recherche de justesse : la justesse du sens, de la couleur, de l’harmonie et des formes. À un moment donné, en travaillant, on se rend compte qu’il faut s’arrêter parce qu’on a atteint l’essentiel de ce que l’on avait à dire. C’est donc beaucoup une question d’écoute de son intuition.
Vous venez sur le continent européen avec cette démarche artistique qui puise dans le monde phénoménal, le non-phénoménal, et vous confrontez votre travail à celui de 
vos confrères européens. Existe-t-il une différence entre les démarches artistiques développées ici et celles du continent africain ?

Oui, il existe une nette différence. Nous, artistes africains, sommes essentiellement structurés par des modes de pensée liés à nos cultures, mais aussi par l’histoire du continent africain et son rapport au reste du monde. L’histoire de l’esclavage, celle de la colonisation, nos racines et nos cultures : tout cela se mêle en nous et nous l’ouvrons au moment de nous exprimer. Cela donne naissance à des formes particulières qui sont, en elles-mêmes, déjà des formes politiques. Par ailleurs, la vie africaine elle-même joue un rôle. Lorsque l’on fréquente les villes ou les villages africains, les gens sont ensemble, présents dans l’espace public. On ressent une véritable connexion et une vibration particulière qui irrigue nos travaux. L’Europe, elle, vit selon son propre rythme, ses saisons et sa propre perception de l’histoire, notamment de l’histoire de l’art. Les artistes travaillent en fonction de cela. Il y a une dimension esthétique très forte, certainement aussi politique par rapport à cet espace. Mais lorsqu’on compare les esthétiques venues du continent africain à celles produites ici, on constate immédiatement une différence dans le type de discours proposé.

Les artistes européens bénéficient d’un environnement mieux structuré, avec de nombreuses galeries et institutions. À Douala, il en existe également, mais qu’est-ce qui doit être corrigé chez nous sur cet aspect ?

Je pense que nous sommes dans une véritable crise profonde par rapport à nous-mêmes, et cela se voit très rapidement à travers l’absence de politiques culturelles chez nous. C’est là le véritable problème. À un moment donné, il faudrait que le politique considère véritablement la culture comme un outil de construction nationale. Tant qu’on ne le fera pas, nous assisterons à des populations laissées à elles-mêmes. Les questions d’identité vont continuer à se poser, tout comme celle de notre force collective et de cette diversité que nous n’arrivons pas à mettre ensemble. C’est pourtant par une vision culturelle que l’on fédère un peuple. C’est là notre grande faiblesse. Et je crois que c’est également ce qui pose problème sur notre continent. Combien de personnes achètent nos œuvres ? Il existe une absence réelle, notamment parce qu’il n’y a pas de véritable vision en matière de politique culturelle. Nos États ne disposent pas suffisamment de collections d’art. Pendant ce temps, on assiste aujourd’hui, dans plusieurs pays du continent, au départ des meilleures œuvres d’art vers des collections étrangères et européennes. Les États africains sont là. Ce n’est pas seulement une question de manque d’argent pour collectionner et soutenir la création contemporaine ou les lieux qui existent déjà et qui accomplissent un travail considérable. Pour moi, il faut véritablement que la culture vienne au cœur de la cité comme un ferment de développement.

Vous exposez ici, à la galerie Afikaris, pour la deuxième fois. Comment ce lien s’est-il construit et pensez-vous qu’il puisse s’inscrire dans la durée ?

La galerie Afikaris connaît mon travail depuis plus d’une dizaine d’années. C’est à partir de cette connaissance de mon travail qu’elle a décidé, à un moment donné, que nous pouvions travailler en partenariat. Un partenariat est une dynamique qui s’inscrit dans le temps. Il dépend à la fois de la production de l’artiste, qui doit être capable de se renouveler, et de la dynamique de la galerie, qui doit se battre pour promouvoir le travail de l’artiste à la hauteur de ce qu’il représente. C’est tout cela qui se joue. En ce qui me concerne, par rapport à cette galerie, j’ai toujours été très clair : chaque fois que je travaille avec des gens, je donne le meilleur de moi-même. Parce qu’avant tout, les œuvres que je donne à voir ici sont mes ambassadrices. Mes toiles sont mes ambassadrices, si je peux dire ainsi, parce que je ne sais jamais qui va venir à leur rencontre ni où elles partiront dans le monde. Je ne peux donc pas réaliser un travail léger que je confierais ensuite à cette galerie. Ce n’est pas possible. C’est dans cet état d’esprit que je travaille : donner le meilleur de moi-même.

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