Opération Épervier au Cameroun : 700 milliards FCFA, règlements de comptes et vérités cachées
© Camer.be : Avec Jean Marc Soboth | 24 févr. 2026 12:15:06 | 3830Le 28 avril 2006 restera une date charnière pour le Cameroun. Ce jour-là, le pays devait décrocher le point d'achèvement de l'initiative PPTE. L'enjeu était colossal : un allègement de dette de plus de 700 milliards de francs CFA, soit 27 % de la dette nationale. Mais derrière cette manne financière se cache une tout autre histoire.
L'initiative PPTE, un concept clé
L'initiative PPTE, ou pays pauvres très endettés, est un programme du FMI et de la Banque mondiale. Elle vise à réduire la dette des nations les plus pauvres à un niveau soutenable. Pour le Cameroun, l'obtenir signifiait prouver sa bonne gouvernance. Les institutions de Bretton Woods exigeaient un dernier gage, un "acte de bonne volonté" supplémentaire.
La naissance de l'opération Épervier
C'est dans ce contexte que le palais d'Étoudi lance l'opération Épervier. Une campagne anti-corruption censée démontrer la détermination de Yaoundé. Selon nos sources, la stratégie fut soufflée par un "expert du FMI" alors en poste : Emmanuel Essimi Menye, aujourd'hui en fuite et lui-même rattrapé par la justice pour détournements. L'ironie de l'histoire ne fait que commencer.
Une liste politique, pas judiciaire
Sauf qu'en pratique, l'opération Épervier fonctionne comme un remaniement ministériel. Les cibles ne sont pas les plus grands voleurs. Ce sont des listes de comptes à régler. L'équilibre régional est pesé. Les ennemis politiques sont désignés. Ensuite, magistrats et auxiliaires de justice reçoivent pour mission de fournir les preuves. Dans le système, explique un ancien haut gradé, "tout le monde est grand voleur". Trouver des preuves n'est jamais compliqué quand on les cherche.
Des exemples qui en disent long
Le cas d'Urbain Olanguena Awono est emblématique. L'ancien ministre de la Santé a été arrêté, non pour des dossiers sanitaires, mais pour avoir tenu tête à la First Lady Chantal Biya. Même logique pour Emmanuel Gérard Ondo Ndong. L'ancien patron du FEICOM écope de 50 ans de prison pour détournements. Le motif réel ? Il avait fait preuve de trop de générosité, "dans le dos du chef", dans la construction de la villa présidentielle du Golf à Yaoundé. Des rumeurs l'accusaient aussi de fréquenter la belle-mère du président. La villa fut reversée au domaine public. La prison, pour lui.
Un précédent tragique
Nul n'a oublié André Bello Mbélé. En 1997, l'ancien ministre des Mines est victime d'une violente agression. Officiellement, une hémiplégie due à l'hypertension. La vérité est plus sombre : il a été passé à tabac par les services spéciaux. Son crime ? Il ne "laissait pas tranquille" celle qui allait devenir la belle-mère du président. Évacué en France aux frais de l'État, il y est décédé.
L'échec d'un régime
Gilles Roger Belinga, lui, était polytechnicien. Il avait piloté la construction de l'hôtel Hilton de Yaoundé et publié un livre à la gloire de Paul Biya. Arrêté quelques jours après sa dédicace, il est devenu le symbole de l'échec du régime. Sous sa direction, la SIC, héritage d'Ahidjo destiné à loger les fonctionnaires à prix abordable, a vu ses ambitions enterrées.
Pauvre et endetté, le bilan
Le point d'achèvement de l'initiative PPTE fut obtenu. Mais à quel prix ? Le Cameroun, ancien pays à revenu intermédiaire, est officiellement devenu un pays pauvre très endetté. L'opération Épervier, censée purger la corruption, a surtout purgé des inimitiés politiques. La traque des 700 milliards s'est transformée en chasse aux têtes.
La corruption au Cameroun est-elle un outil de gouvernement ?
Vingt ans après, l'argent de la dette allégée a-t-il vraiment profité au peuple ou a-t-il seulement servi à consolider un système où la justice se rend par "hautes instructions" ? La question reste ouverte, alors que les principaux architectes de l'opération sont aujourd'hui en fuite ou discrédités.
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