Paul Biya : la diaspora réclame une transition
© Camer.be : Paul Moutila | 08 oct. 2026 11:08:00 | 433Onze intellectuels camerounais signent une tribune dans Libération et réclament une transition constitutionnelle. Le pouvoir dénonce un coup d'État. Analyse.
Une tribune signée par Achille Mbembe, Akere Muna et neuf autres personnalités réclame l'ouverture d'une transition constitutionnelle au Cameroun. Le pouvoir crie au complot.
Le Cameroun n'est plus gouverné. C'est ce qu'affirment onze intellectuels dans une tribune publiée le 5 octobre 2026 dans le journal français Libération. Parmi les signataires : l'historien Achille Mbembe, l'avocat Akere Muna, les journalistes Mimi Mefo et Haman Mana.
Ils demandent une transition constitutionnelle. Le pouvoir, lui, parle de déstabilisation.
Une tribune qui brise un tabou
Le texte s'ouvre sur un constat sans nuance. « Le pays n'est plus gouverné », écrivent les signataires. « Il y a une vacance du pouvoir de fait ». La formule est lourde. Elle vise Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis le 6 novembre 1982.
Quarante-quatre ans de règne. Un record continental.
La tribune ne demande pas la démission du président. Elle demande l'application de la Constitution. « Préparer la gestion de la vacance n'est donc pas un acte de rupture avec l'ordre constitutionnel : c'est, au contraire, la condition de son plein rétablissement », écrivent-ils.
Les onze visages de la contestation
Ils sont onze. Marie-Roger Biloa, Achille Mbembe, Akere Muna, Jean-Pierre Bekolo, Georges Dougueli, Mimi Mefo, Eric Chinje, Haman Mana, Michele Sonia Ndoki, Eugène Nyambal et Gilbert Oloko.
Des profils différents. Des parcours distincts. Mais un point commun : la plupart vivent à l'étranger. La diaspora camerounaise est en première ligne.
Leur démarche, précisent-ils, « ne procède d'aucune hostilité personnelle ». Pourtant, le constat est accablant. Ils dénoncent « la paralysie généralisée », « l'appareil de l'État qui fonctionne en pilotage automatique », des décisions qui échappent au chef de l'État au profit d'un entourage non élu.
Nous n'avons pas pu obtenir de commentaire direct de l'un des signataires avant publication. Le texte intégral de la tribune n'a pas non plus été joint à notre documentation.
Ce que la Constitution prévoit
Le droit camerounais est clair. L'article 6 de la loi n° 2008/001 dispose que l'intérim du président est exercé par le président du Sénat en cas de vacance. L'intérimaire ne peut ni modifier la Constitution, ni changer le gouvernement, ni recourir au référendum. Il ne peut pas non plus se porter candidat.
Ce dispositif existe depuis 2008. Mais en avril 2026, tout a changé. Le Parlement a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président. Un poste nommé par le chef de l'État, qui achèverait le mandat en cours en cas de vacance.
Pour l'opposition, c'est un « coup d'État constitutionnel ». Pour les signataires de la tribune, c'est une « construction juridique destinée à contourner les mécanismes constitutionnels existants ».
Les précédents qui inquiètent
La tribune cite quatre exemples. Algérie, Tunisie, Zimbabwe, Gabon. Quatre pays où l'incapacité d'un dirigeant a été ignorée trop longtemps.
En Algérie, Abdelaziz Bouteflika est victime d'un AVC en 2013. Il ne retrouvera jamais ses capacités. Il est réélu en 2014. Présenté pour un cinquième mandat en 2019, il est contraint à la démission par le Hirak.
Au Gabon, Ali Bongo persiste après un AVC. Il est renversé par un coup d'État en août 2023.
« Plus on tarde à constater l'incapacité d'un dirigeant, plus la sortie de crise est brutale », résument les signataires. La comparaison a ses limites. Chaque pays a son histoire. Mais l'avertissement est clair.
Les sept principes de la transition
La tribune ne se contente pas de critiquer. Elle propose. Sept principes pour encadrer une transition.
Un intérim encadré, avec inéligibilité de l'intérimaire. Un calendrier strict. Un organe électoral indépendant. La libération des prisonniers politiques et le retour des exilés. La prise en compte de la dimension anglophone. La neutralité des forces de sécurité. Et une commission indépendante pour préparer une justice transitionnelle.
Trois interdits, aussi. Aucun proche du chef de l'État ne doit lui succéder. Les ministres accusés de pillage ou de répression ne doivent pas piloter la transition. Aucun artifice juridique ne doit contourner la Constitution.
Le pouvoir face au défi
La réaction officielle n'a pas tardé. Le pouvoir dénonce une tentative de déstabilisation. Un texte du Pr Jean Gatsi, enseignant et soutien déclaré de Paul Biya, qualifie les signataires d'« illuminés en mal de repères » tapis « dans le confort de l'exil ».
Gatsi n'est pas un inconnu. Il a été le premier universitaire à appeler à la candidature de Paul Biya pour l'élection présidentielle d'octobre 2025. Son texte, publié le 7 octobre 2026 à Douala, dénonce une « profanation » et une « hérésie ».
Mais la question reste entière. Cette tribune est-elle un simple cri dans le désert ou le début d'une mobilisation ?
Un observateur de la vie politique camerounaise, joint par téléphone et qui a requis l'anonymat, résume : « La diaspora a le verbe. Mais elle n'a pas encore la rue. La vraie question, c'est ce qui se passe à Douala et à Yaoundé. »
Le Cameroun entre dans une zone d'incertitude. Paul Biya a 93 ans. La Constitution a été modifiée pour créer un vice-président qui n'a pas encore été nommé. La question de la succession est ouverte.
Les signataires de la tribune appellent à un dialogue national dans les deux langues officielles. Ils veulent éviter « le théâtre déjà vécu ailleurs ».
Le pouvoir, lui, ne montre aucun signe d'ouverture. Le texte du Pr Gatsi conclut : « La transition et la conférence nationale sont et demeureront sans objet. » La ligne est tracée.
Une chose est sûre : la tribune du 5 octobre a brisé un tabou. Onze voix venues de l'étranger ont osé écrire le mot « vacance ». Le débat est lancé. Reste à savoir qui l'écoutera.
Qui sont les 11 signataires de la tribune ?
Marie-Roger Biloa, Achille Mbembe, Akere Muna, Jean-Pierre Bekolo, Georges Dougueli, Mimi Mefo, Eric Chinje, Haman Mana, Michele Sonia Ndoki, Eugène Nyambal et Gilbert Oloko.
Que demandent-ils exactement ?
La constatation de la vacance du pouvoir et l'ouverture d'une transition constitutionnelle, avec sept principes et trois interdits.
Paul Biya a-t-il réagi ?
Aucune déclaration officielle du président n'a été rendue publique. Des soutiens du régime, dont le Pr Jean Gatsi, ont dénoncé une tentative de déstabilisation.
Le poste de vice-président change quoi ?
Créé par la révision constitutionnelle d'avril 2026, il serait nommé par le président et achèverait son mandat en cas de vacance. Les signataires y voient un contournement des mécanismes constitutionnels existants.
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