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Me Zeifman à René Sadi : « Vous n'êtes pas un homme d'État »

Me Félicité Zeifman, avocate de la famille Martinez Zogo, accuse le ministre René Sadi d'avoir instrumentalisé son pouvoir pour rétablir Vision 4. Lettre ouverte.

L'avocate de la famille Martinez Zogo accuse le ministre de la Communication d'avoir agi comme le "coursier" de Vision 4, la chaîne de Jean-Pierre Amougou Belinga, principal accusé dans l'assassinat du journaliste.

Me Félicité Esther Zeifman, avocate au Barreau de Paris et conseil de la famille de Martinez Zogo, a adressé le 6 octobre 2026 une lettre ouverte au ministre camerounais de la Communication, René Emmanuel Sadi. Elle lui reproche d'avoir demandé le rétablissement de Vision 4, trois jours après la suspension de la chaîne par le CNC.

La lettre est datée du 2 octobre. Elle est signée René Emmanuel Sadi. Elle demande à Canal+ Cameroun de rétablir "sans délai" le signal de Vision 4. Le régulateur avait suspendu la chaîne pour un mois, le 29 septembre. Motif : un reportage insultant envers Me Zeifman.

Deux jours plus tard, l'avocate répond. Sa lettre commence par une phrase qui dit tout : "Il est des lettres que l'on écrit avec joie, et d'autres que l'on écrit la main lourde."

Une suspension, une lettre, un bras de fer

Le 29 septembre 2026, le Conseil national de la communication (CNC) se réunit en 48e session extraordinaire à Yaoundé. Vision 4 est suspendue pour un mois. Trois griefs sont retenus : un reportage jugé "injurieux" envers Me Félicité Esther Zeifman, diffusé le 2 juin 2026 ; la non-exécution d'une décision du 18 août visant le journaliste Martial Owona ; et une défiance ouverte envers le régulateur, après que Philippe Boney, directeur des médias du groupe L'Anecdote, a déclaré à l'antenne : "On n'a que faire du CNC."

Trois jours plus tard, le 2 octobre, René Emmanuel Sadi écrit à la directrice générale de Canal+ Cameroun. Il demande la reprise "sans délai" de la diffusion de Vision 4. Son argumentation : "l'équilibre de l'espace médiatique national", "la protection des emplois" et "l'impact sur l'économie nationale".

La lettre ne répond à aucun des trois griefs du CNC. Elle ne cite aucune base légale. Elle ne mentionne nulle part le chef de l'État.

"Deux courriers, une seule signature, deux vérités"

Me Zeifman n'écrit pas pour elle. Elle le dit d'emblée. "Je n'écris donc pas en spectatrice. Mais je n'écris pas pour moi." Son mandat, c'est la famille de Martinez Zogo. Et derrière elle, une question : qui protège la chaîne de l'homme accusé d'avoir commandité l'assassinat du journaliste ?

Jean-Pierre Amougou Belinga, propriétaire de Vision 4 via le groupe L'Anecdote, est en effet l'un des principaux accusés dans l'affaire Martinez Zogo. Il est incarcéré depuis février 2023. Il est présumé innocent.

L'avocate rapporte dans sa lettre une information troublante : "Si la presse dit vrai lorsqu'elle rapporte qu'une seconde lettre, le même jour, exigeait au contraire le respect des sanctions du CNC, alors il faut le dire sans détour : deux courriers, une seule signature, deux vérités." 

Les trois questions de Me Zeifman

La lettre se termine par trois questions posées "publiquement, puisque c'est publiquement que vous avez agi".

Première question : "Quel texte vous habilite à neutraliser, par simple courrier, la décision d'une autorité de régulation indépendante ?"

Deuxième question : "Pouvez-vous affirmer que M. Ombwa n'a joué aucun rôle dans la préparation de ce courrier ?" Me Zeifman fait référence à un directeur du ministère de la Communication, qu'elle présente comme un "intime" de Jean-Pierre Amougou Belinga. Nous n'avons pas pu vérifier cette affirmation.

Troisième question : "Pouvez-vous dire, les yeux dans les yeux de la famille Zogo, que votre lien avec M. Amougou Belinga n'a pesé d'aucun poids dans votre plume ?"

La proximité entre René Sadi et Jean-Pierre Amougou Belinga est documentée par des photos publiques. Le ministre était présent au mariage de l'homme d'affaires en 2023. 

"Une corruption qui ne dit pas son nom"

Me Zeifman nomme ce qu'elle voit. "Quand l'amitié d'un ministre et l'entregent d'un directeur se conjuguent pour servir la cause d'un homme poursuivi pour un crime de sang, comment cela s'appelle-t-il ?" Elle répond elle-même : "C'est une corruption qui ne dit pas son nom. Non point nécessairement celle des enveloppes, mais celle, plus insidieuse et plus grave, qui corrompt le sens de l'État."

Ce sont des accusations graves. René Sadi n'a pas répondu publiquement à cette lettre à l'heure où nous écrivons.

Denis Omgba Bomba, directeur de l'Observatoire national des médias et de l'opinion publique (OMOP) au MINCOM, a répondu à la place du ministre. Il conteste le droit de l'avocate de "donner des leçons" au ministre et affirme que "rien ne permet de l'identifier à 'M. Ombwa', cité dans la lettre".

L'affaire qui ne s'éteint pas

Ce bras de fer intervient dans un contexte déjà tendu. Le procès de l'assassinat de Martinez Zogo se poursuit devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Le 1er juin 2026, des vidéos de torture montrant le journaliste ensanglanté, les bras liés dans le dos, ont été projetées à l'audience. La salle était en larmes.

Trois ans après les faits, la famille attend. Me Zeifman écrit : "J'écris pour une famille qui, depuis l'assassinat de Martinez Zogo, attend que l'État se tienne debout."

En juin 2026, le Barreau du Cameroun avait déjà saisi le CNC après un reportage de Vision 4 qui avait qualifié Me Zeifman de "veuve noire" et de "spécimen de référence pour les musées de la laideur". Le régulateur avait alors suspendu le journaliste Martial Owona. Vision 4 n'avait pas exécuté la sanction. C'est ce qui a conduit à la suspension du 29 septembre.

Aujourd'hui, la chaîne est de retour sur le canal 531 de Canal+, grâce au contournement technique du groupe L'Anecdote, et à la lettre du ministre.

Ce qui reste en suspens

Le CNC a réagi. Dans un communiqué publié le 6 octobre, le régulateur a rappelé qu'il n'est pas placé sous la tutelle du ministère de la Communication et a sommé Canal+ de couper le signal.

Deux pouvoirs s'affrontent. Un régulateur qui dit appliquer la loi. Un ministre qui dit protéger l'emploi et l'économie. Et au milieu, une avocate qui demande une seule chose : que la justice passe.

La question n'est pas de savoir qui gagnera ce bras de fer. La question est de savoir ce qu'il reste de l'autorité du CNC quand un ministre la contourne par simple courrier.


Qui est Me Félicité Esther Zeifman ?
C'est une avocate inscrite aux Barreaux de Paris et du Cameroun. Elle est conseil de la famille de Martinez Zogo, le journaliste assassiné en janvier 2023.

Pourquoi Vision 4 a-t-elle été suspendue ?
Le CNC reproche à la chaîne un reportage injurieux envers Me Zeifman diffusé le 2 juin 2026, la non-exécution d'une décision du 18 août et une défiance envers le régulateur.

Quel est le lien entre René Sadi et Amougou Belinga ?
René Sadi, ministre de la Communication, était présent au mariage de Jean-Pierre Amougou Belinga en 2023. Me Zeifman évoque une "proximité connue de tous". Nous n'avons pas pu confirmer la nature actuelle de leur relation.

La chaîne est-elle de retour ?
Oui. Vision 4 est de nouveau diffusée sur le canal 531 du bouquet Canal+, après un contournement technique via Vision 4 RCA et la lettre du ministre Sadi.

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