Affaire Martinez Zogo : pourquoi les magistrats sont-ils remplacés ?
© Camer.be : Onana Nestor | 04 sept. 2026 00:56:51 | 2419Trois juges d'instruction militaires se sont succédé sur le dossier Martinez Zogo, chacun écarté après avoir ordonné des actes sensibles. Un enchaînement qui place la justice camerounaise sous un niveau de suspicion inédit.
Trois juges. Une même affaire. Une succession de départs qui interpelle. Depuis l'ouverture de l'instruction sur l'assassinat de Martinez Zogo, le Tribunal militaire de Yaoundé connaît des remous. Chaque fois que les investigations touchent à des personnalités influentes, le juge est remplacé. Jusqu'où la justice camerounaise pourra-t-elle aller dans cette affaire ? La question est désormais sur toutes les lèvres.
Trois juges militaires se succèdent sur le même dossier
Le 17 janvier 2023, le corps sans vie de Martinez Zogo, journaliste et directeur de la radio « Amplitude FM », était découvert dans la banlieue de Yaoundé. Enlevé cinq jours plus tôt, il avait été torturé avant d'être assassiné. L'onde de choc est immense. Le Cameroun pleure l'un de ses journalistes les plus critiques. L'enquête est ouverte.
Depuis, l'instruction au Tribunal militaire de Yaoundé s'est transformée en parcours du combattant. Trois juges d'instruction se sont succédé sur ce dossier. Chacun, après avoir pris des décisions audacieuses, a été écarté. Une valse des magistrats qui suscite aujourd'hui une question centrale : pourquoi les juges de cette affaire sont-ils systématiquement remplacés ?
Premier juge Sikati Kamwo : une arrestation qui dérange
Le premier magistrat chargé de l'instruction est le juge Sikati Kamwo. Dans le cadre de ses investigations, il ordonne l'arrestation de Martin Savom, maire de Bibey, une commune du département de la Haute-Sanaga. Présenté comme proche de plusieurs personnalités influentes du pouvoir, Savom est une figure clé.
L'arrestation provoque des remous. Peu après, Sikati Kamwo est écarté de la procédure. Officiellement pour des raisons administratives. Mais l'incertitude s'installe. Le doute est semé : peut-on instruire en toute sérénité quand les décisions qui touchent aux puissants sont suivies de mutations ?
Deuxième juge Ndzie Pierrot Narcisse : perquisition puis éviction
Le second juge désigné pour reprendre le dossier est Ndzie Pierrot Narcisse. À son tour, il engage des actes d'instruction sensibles. Il ordonne notamment une perquisition au domicile de Martin Savom, dans l'espoir de découvrir des éléments matériels utiles à l'enquête.
La décision est lourde de sens. Une perquisition chez un maire proche du pouvoir, en pleine affaire Martinez Zogo, c'est un signal fort. Mais c'est aussi un signal dangereux. Peu après cette opération, Ndzie Pierrot Narcisse est désaisi de la procédure. Le scénario se répète à l'identique. Une énième coïncidence ?
Un troisième juge, puis le départ du procureur Cerlin Belinga
Les remous ne s'arrêtent pas là. Un troisième juge est nommé, puis écarté à son tour. La succession est telle qu'elle interpelle désormais bien au-delà des cercles judiciaires.
À ces départs s'ajoute celui de Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé. Tandis que les audiences se poursuivent, il est muté. Son remplacement est immédiat. Une décision qui renforce le sentiment d'une procédure constamment perturbée par des réaménagements administratifs.
Le président du Tribunal militaire menacé d'éviction
Et la série ne s'arrête pas là. Selon des informations concordantes, le président du Tribunal militaire, Misse Njone, aurait lui-même été menacé d'éviction. Il aurait finalement été maintenu à son poste, de justesse.
Pris séparément, chacun de ces mouvements peut relever de décisions administratives ordinaires. Mais replacés dans la même chronologie, ils dessinent un tableau préoccupant : une affaire sensible, des magistrats qui prennent des décisions courageuses, et ces mêmes magistrats qui sont écartés peu après.
L'ombre de l'ingérence politique
Rien ne prouve l'existence d'une ingérence politique directe. Aucune éviction n'a été officiellement motivée par des pressions extérieures. Mais leur accumulation est troublante.
« Le véritable enjeu de cette affaire dépasse les seuls bancs des accusés », confie un magistrat camerounais sous couvert d'anonymat. « Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ceux qui instruisent, poursuivent et jugent peuvent exercer leur mission jusqu'au bout. »
Une phrase qui résume l'inquiétude de nombreux observateurs : si les juges sont écartés dès qu'ils s'approchent trop près du pouvoir, la justice ne peut plus être rendue sereinement.
Les proches de Martinez Zogo dans l'attente
Pour la famille de Martinez Zogo et pour tous ceux qui réclament la vérité, cette situation est intenable. La succession des juges alimente l'impression d'une justice qui cherche, mais que l'on empêche de trouver.
Les avocats des parties civiles ont à plusieurs reprises dénoncé « des entraves à la manifestation de la vérité ». Dans une affaire où la question centrale demeure celle de l'identification de toutes les responsabilités dans l'assassinat du journaliste, chaque magistrat écarté est un espoir de justice qui s'éloigne.
Une affaire qui fragilise la confiance dans la justice militaire
Le Tribunal militaire de Yaoundé se retrouve sous les projecteurs. Son indépendance est questionnée. Sa capacité à aller au bout de cette instruction est mise en doute.
La justice militaire camerounaise, déjà souvent critiquée pour son manque de transparence, voit sa crédibilité s'éroder. L'affaire Martinez Zogo, par sa dimension politique et émotionnelle, cristallise les tensions entre l'exigence de vérité des Camerounais et les pesanteurs d'un système qui peine à s'affranchir des influences.
Quelles suites pour l'instruction ?
La question qui brûle toutes les lèvres : l'instruction pourra-t-elle se poursuivre jusqu'à son terme sans nouveaux remaniements ? Le quatrième juge, s'il est nommé, pourra-t-il travailler en toute indépendance ? Parviendra-t-il à identifier les commanditaires ?
Une certitude : cette succession de magistrats écartés est un signal inquiétant pour l'État de droit au Cameroun. Elle montre les limites d'un système judiciaire qui, dans les affaires trop sensibles, semble incapable de garantir la sérénité des investigations.
Une justice au pied du mur
L'affaire Martinez Zogo n'est pas seulement celle d'un journaliste assassiné. C'est aussi l'histoire d'une justice qui tente de faire son travail, mais qui se heurte à des obstacles répétés. Trois juges écartés. Un procureur muté. Un président de tribunal menacé. À chaque fois que l'instruction s'approche un peu trop près des sommets, les rouages administratifs s'activent.
Le Cameroun, qui aspire à plus de transparence et de justice, observe avec attention. Car au-delà du sort des magistrats, c'est la crédibilité de tout le système judiciaire qui est en jeu.
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