Kabila FRN : l’homme qui a combattu le M23 s’allie à lui
© Camer.be : Paul Moutila | 31 oct. 2026 03:28:00 | 426Joseph Kabila a pris la tête du FRN, une coalition politico-militaire incluant le M23. Analyse d’un basculement qui menace l’équilibre de la RDC et de la région.
Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo (2001-2019), a officiellement pris la tête, le 12 octobre 2026 à Goma, du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire qui englobe la rébellion du M23 et vise à renverser le pouvoir de Félix Tshisekedi, y compris par la force. L’annonce a été faite lors d’une conférence de presse dans une ville sous contrôle de l’AFC-M23 depuis janvier 2025.
Il y a des retours qui ressemblent à des adieux. Et il y a celui-ci, qui ressemble à une déclaration de guerre. Pendant dix-huit ans, Joseph Kabila a été le visage de l’État congolais, celui qui a réunifié le pays, intégré les rebellions dans l’armée et célébré la défaite du M23 comme sa victoire. Aujourd’hui, il est l’homme qui marche aux côtés de ceux qu’il combattait, dans la ville qu’ils contrôlent, pour renverser l’État qu’il a dirigé. L’histoire congolaise a ceci de particulier qu’elle ne recule jamais vraiment : elle se répète, en changeant de camp.
Goma, 12 octobre : le jour où Kabila a choisi son camp
La scène a de quoi dérouter quiconque a suivi la politique congolaise des vingt dernières années. Joseph Kabila, costume sombre, visage fermé, entouré de Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et du général Sultani Makenga. Trois hommes qui, il y a peu encore, étaient soit des adversaires, soit des inconnus pour lui. Makenga, surtout. Le chef militaire du M23, celui dont les troupes ont pris Goma en 2012, avant d’être battues par l’armée que Kabila commandait alors.
Le FRN remplace l’Alliance Fleuve Congo (AFC), la structure politique du M23. Kabila en prend la présidence. Nangaa, Bisimwa et Makenga en sont les vice-présidents. La branche armée du M23 reste intacte, sous le commandement de Makenga. L’objectif affiché, dans les documents du mouvement et les déclarations de ses dirigeants, est de renverser Félix Tshisekedi « par tous les moyens, y compris la force », en invoquant l’article 64 de la Constitution, qui appelle les Congolais à faire échec à quiconque prend le pouvoir en violation de la loi fondamentale.
Ce que nous savons, c’est que Félix Tshisekedi a qualifié son prédécesseur de « grand peureux » et de « supplétif » du président rwandais Paul Kagame, selon des propos rapportés par la presse congolaise et confirmés par des sources proches de la majorité.
Un mode opératoire qui doit tout au calendrier judiciaire
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir à ce qui s’est joué dans les mois qui ont précédé. Kabila a été condamné à mort par contumace pour trahison en septembre 2025 par la justice militaire congolaise. Son immunité de sénateur à vie avait été levée quelques semaines plus tôt. Il faisait l’objet de sanctions américaines depuis avril 2026 pour son soutien présumé à des groupes armés.
La logique de survie est difficile à écarter. Un ancien président condamné à mort, sans immunité, visé par des sanctions internationales, n’a plus grand-chose à perdre sur le terrain judiciaire. La rébellion, elle, offre une protection militaire et un rapport de force. En officialisant sa direction du FRN, Kabila ne se contente pas de fuir une arrestation : il transforme sa position juridique en position politique. Il n’est plus un accusé en cavale. Il est un chef de guerre qui négocie.
Uvira, le test militaire du nouveau front
Le calendrier des combats confirme que le FRN n’est pas une coquille vide. À la fin du mois d’octobre, les affrontements ont repris dans le Sud-Kivu, sur les hauts plateaux de Walungu et de Fizi, avec un objectif clair : reprendre Uvira, ville minière stratégique que l’AFC-M23 avait brièvement occupée par le passé.
Les rebelles du FRN, soutenus par le Rwanda selon l’ONU et plusieurs gouvernements occidentaux, font face à l’armée congolaise (FARDC), appuyée par les milices Wazalendo et des troupes burundaises. Selon un acteur de la société civile locale joint par RFI, les combats ont été violents sur les hauts plateaux, et des populations ont fui vers la forêt d’Itombwe.
« Cela m’inquiète parce que nous n’avons plus la possibilité de quitter nos villages pour d’autres zones, pour nous procurer à manger ou pour les soins médicaux. Nos enfants ne peuvent plus étudier sous les bombes. » C’est un habitant de Munanira qui parle, sous couvert d’anonymat, à nos confrères de la DW. Sa phrase n’est pas une déclaration politique. C’est un constat de survie. Et c’est précisément ce que la guerre, dans sa version ordinaire, produit : des vies qui se rétrécissent.
Ce que le M23 gagne, ce que Kabila risque
L’alliance est un échange. Kabila apporte au M23 ce qui lui manquait le plus : une légitimité congolaise. Le mouvement, depuis sa résurrection en 2021, était perçu comme une force supplétive de Kigali, une rébellion tutsie soutenue de l’extérieur, sans assise nationale. En plaçant un ancien président à sa tête, le M23 tente de « congoliser » son combat, d’élargir sa base au-delà du Nord-Kivu, et de provoquer des défections dans l’armée congolaise.
Kabila, lui, gagne une force militaire redoutable. L’ONU estime la branche armée du M23 à environ 30 000 combattants, équipés d’artillerie lourde, de mortiers guidés et de drones de surveillance. Le mouvement contrôle Goma et Bukavu, les capitales des deux Kivu, et administre des pans entiers de territoire. Pour un homme qui a passé sa présidence à gérer l’influence rwandaise dans l’Est, s’appuyer sur cette force est un pari. Il accepte de dépendre stratégiquement de l’appareil sécuritaire de Paul Kagame, l’adversaire historique de Kinshasa.
Le paradoxe d’une vie politique
Il y a une ironie cruelle dans ce retour. En 2012-2013, c’est Kabila qui avait ordonné à son armée d’écraser le M23, avec l’appui de la brigade d’intervention de l’ONU. La défaite du mouvement, en 2013, avait été présentée comme l’un des plus grands succès militaires de sa présidence. Aujourd’hui, il s’allie aux dirigeants de cette même rébellion, dont Makenga, qu’il combattait alors.
En 2018, il avait accepté de ne pas briguer un troisième mandat, permettant la première transition pacifique du pouvoir en RDC, et s’était retiré avec le statut de sénateur à vie. Il se présentait alors comme le garant de la Constitution. Sept ans plus tard, il invoque cette même Constitution pour justifier une insurrection. Ses détracteurs rappellent qu’il avait lui-même repoussé les élections de deux ans, entre 2016 et 2018, provoquant une crise politique majeure.
Ce n’est pas une trajectoire. C’est un effacement. L’homme qui voulait laisser l’image du père de la transition démocratique choisit celle du chef de guerre. Il renoue avec le logiciel des années 1990, celui où le pouvoir en RDC se conquiert d’abord par le contrôle militaire de l’Est.
Washington sanctions, Kigali dément, Kinshasa durcit
La réaction internationale n’a pas tardé. Le 28 octobre 2026, le Trésor américain a imposé des sanctions au ministère rwandais de la Défense et à Zigama Credit and Savings Society, une institution financière accusée d’avoir facilité des paiements pour l’armée rwandaise et le M23, et d’avoir permis l’acheminement d’or issu de zones contrôlées par la rébellion vers Kigali. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a posé une condition claire : « Le Rwanda doit cesser son soutien au M23 et retirer ses troupes de l’est de la RDC ».
Kigali dément toute implication dans la montée en puissance de Kabila. Le ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a affirmé que la situation en RDC était « avant tout une affaire congolaise » et que le Rwanda ne devait pas être « éternellement tenu pour le bouc émissaire ». Il a rejeté l’idée que Kabila soit un « relais » de Kigali, qualifiant le dossier de « question politique qui doit être réglée politiquement entre Congolais ». Les experts de l’ONU, eux, continuent de documenter une implication militaire rwandaise massive aux côtés du M23.
À Kinshasa, Félix Tshisekedi a fixé une ligne rouge : aucun dialogue avec ceux qui ont pris les armes contre la République. Il a exclu Kabila et le FRN du processus de dialogue national, une position qui rend toute médiation immédiate très difficile. Une partie de l’opposition a tenté de proposer une médiation, mais l’initiative s’est heurtée au refus de coalitions politiques qui rejettent tout compromis avec un mouvement armé.
Ce que l’on ne sait pas encore
Trois zones d’ombre persistent, et nous préférons les nommer plutôt que les combler.
Premièrement, la capacité réelle du FRN à tenir le terrain sur la durée. L’offensive sur Uvira est un test, pas une victoire acquise. Les FARDC, appuyées par les Wazalendo et l’armée burundaise, opposent une résistance qui n’a rien de symbolique.
Deuxièmement, la solidité de l’alliance entre Kabila et le M23. Les deux partenaires ont des agendas différents. Kabila veut le pouvoir à Kinshasa. Le M23 veut sécuriser son contrôle sur l’Est et les zones minières. Jusqu’où sont-ils prêts à aller ensemble ?
Troisièmement, l’attitude des partenaires régionaux et internationaux. Les sanctions américaines contre le Rwanda sont un signal fort, mais elles ne disent rien de la suite. Une intervention militaire directe est improbable. Une pression diplomatique accrue l’est moins. La Belgique, selon des sources diplomatiques citées par la presse congolaise, a condamné le choix de Kabila de privilégier la voie des armes.
La question que personne ne pose à Goma
Une question mérite d’être posée, et elle ne l’a pas été publiquement par les architectes du FRN : que se passera-t-il si le rapport de force militaire ne suffit pas ?
Kabila mise sur une logique simple : devenir incontournable par la force pour forcer une négociation. Mais la guerre ne produit pas toujours ce qu’on attend d’elle. Elle peut aussi durcir les positions, fragmenter le pays un peu plus, et rendre toute solution politique plus lointaine. Les civils de Walungu, de Fizi et d’Uvira ne sont pas des pions dans cette équation. Ils sont la variable que les stratèges oublient souvent.
Le FRN existe depuis quelques semaines. Il a un président, des vice-présidents, une armée, un objectif. Ce qu’il n’a pas encore, c’est une réponse à la question qui compte : après la guerre, quoi ? Nous suivrons le dossier.
C’est quoi, le FRN de Joseph Kabila ?
Le Front pour la refondation de la nation est une coalition politico-militaire créée le 12 octobre 2026 à Goma. Elle remplace l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et regroupe le M23 et d’autres groupes opposés à Félix Tshisekedi. Kabila en est le président.
Pourquoi Kabila s’est-il allié au M23 ?
Deux raisons principales. D’un côté, il est condamné à mort par contumace, son immunité a été levée, et il est sous sanctions américaines. La rébellion lui offre une protection militaire. De l’autre, le M23 a besoin d’une figure congolaise pour donner une légitimité nationale à son combat.
Est-ce que le Rwanda soutient le FRN ?
Le Rwanda dément toute implication directe et affirme que la crise est « une affaire congolaise ». Mais l’ONU et plusieurs gouvernements occidentaux documentent une présence massive de soldats rwandais aux côtés du M23. Les États-Unis ont sanctionné le ministère rwandais de la Défense fin octobre 2026 pour son rôle.
Où en sont les combats ?
Les affrontements ont repris dans le Sud-Kivu, sur les hauts plateaux de Walungu et de Fizi. Le FRN tente de reprendre Uvira. Les FARDC, appuyées par les Wazalendo et l’armée burundaise, résistent. Des populations civiles ont fui.
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