Pagou entraîne le Cameroun, mais l'État ne l'a jamais nommé
© Camer.be : Toto Jacques | 24 Sep 2026 11:58:38 | 420David Pagou n'a jamais été nommé sélectionneur par l'État camerounais, révèle Cyrille Tollo. Détachement, salaire, abandon de poste : ce que dit la procédure.
Un conseiller technique du ministère des Sports dit tout haut ce que beaucoup murmurent depuis janvier : David Pagou dirige les Lions Indomptables sans avoir été nommé par le chef de l'État, et sans avoir été détaché de son administration d'origine.
C'est une phrase qui aurait dû passer inaperçue. Prononcée dans un studio de télévision, entre deux considérations sur la gouvernance du sport. Cyrille Tollo, conseiller technique n°2 au ministère des Sports et de l'Éducation physique, parle de David Pagou. Il hésite. Puis lâche : « Je suis souvent très gêné quand on parle de David Pagou. »
Derrière la gêne, un problème juridique. Un vrai. Qui touche directement le sélectionneur en exercice des Lions Indomptables.
Ce que dit la procédure camerounaise
Au Cameroun, nommer un sélectionneur national obéit à un chemin balisé. Le conseiller technique n°2 au MINSEP l'a rappelé sans détour sur le plateau de Vision 4 : des propositions sont soumises à la Présidence de la République. Le chef de l'État instruit ensuite le ministre des Sports. Le ministre nomme, négocie les conditions salariales, puis transmet le dossier au ministère des Finances pour la prise en charge financière.
Cyrille Tollo, haut fonctionnaire nommé par décret du Premier ministre en juillet 2021, connaît ce circuit par cœur.Il en est l'un des gardiens. Et c'est précisément pour cela que sa sortie télévisée pèse.
À ce jour, le ministre des Sports n'a reçu aucune correspondance de la Présidence désignant un nouvel entraîneur. La phrase tombe. Claire. Documentée. Tollo ne lâche pas une rumeur de vestiaire. Il constate un vide administratif.
Pagou, professeur d'EPS avant d'être sélectionneur
David Pagou n'est pas un entraîneur indépendant. C'est un fonctionnaire. Professeur d'éducation physique, il est en service au MINSEP. Il n'a jamais été placé en détachement auprès de la Fédération camerounaise de football. Il n'a jamais déposé de demande en ce sens, affirme Tollo.
Le communicateur sportif Jean Louis Nguidjol avait déjà posé le diagnostic en janvier 2026 : « Pagou s'est retrouvé à la FECAFOOT sans une mise en disponibilité ou alors un détachement de son employeur qu'est le MINSEP. »Et d'ajouter, sans filtre : « David Pagou est donc un hors la loi et un récidiviste. »
Un fonctionnaire ne peut pas avoir deux matricules. Il ne peut pas percevoir deux salaires pour la même période. Le Code de la fonction publique camerounaise est clair sur ce point. C'est précisément là que le bât blesse.
Tollo ne va pas jusqu'à qualifier Pagou de délinquant administratif. Il pose une hypothèse prudente : « On pourrait dire que Monsieur David Pagou est dans une situation d'abandon de poste, mais nous n'avons pas entamé de procédures. »
Le conditionnel est important. Aucune procédure disciplinaire n'a été engagée. À ce stade, Pagou n'est pas sanctionné. Il est dans une zone grise juridique.
Qui paie Pagou ? La réponse embarrasse
David Pagou a été nommé par Samuel Eto'o, président de la FECAFOOT, en décembre 2025, à vingt jours du début de la CAN au Maroc.La Fédération le prend en charge dans ses budgets. C'est elle qui le paie. Pas l'État.
« Lorsque la Fédération fait les budgets, il est pris en charge, il ne peut pas être payé par l'État, vous connaissez le mécanisme », explique Tollo.
Le mécanisme, justement, mérite qu'on s'y arrête. Marc Brys, limogé par la FECAFOOT en décembre 2025 mais était toujours sous contrat avec l'État, perçoit son salaire du MINSEP jusqu'au 7 septembre 2026. Coût pour les finances publiques : environ 316 millions de francs CFA, selon Camer.be.Pagou, lui, dirige l'équipe depuis neuf mois, mais n'a jamais été intégré au circuit étatique de rémunération.
Deux sélectionneurs. Un payé par l'État sans diriger. L'autre dirigeant sans être payé par l'État. Le paradoxe n'est pas seulement juridique. Il est politique.
Ce que Tollo ne dit pas
Cyrille Tollo n'a pas critiqué Samuel Eto'o. Il n'a pas dit que la nomination de Pagou était nulle. Il n'a pas exigé sa démission. Il a posé un constat : la procédure étatique n'a pas été suivie, et il n'appartient pas au ministère de la contourner.
Sa position est celle d'un haut fonctionnaire qui défend la prééminence de l'État. Dans une autre intervention, il avait été plus explicite : « Un autre ministre aurait pu dissoudre la fédération. Il en a la capacité. Il ne l'a pas fait. »
L'État a choisi de ne pas aller à l'affrontement. Mais l'État n'a pas non plus régularisé Pagou. Résultat : les Lions Indomptables sont dirigés par un homme dont le statut administratif ne tient qu'à un fil celui d'une FECAFOOT qui le paie sans que son employeur légal, l'État, ait validé quoi que ce soit.
Garoua, la preuve par les faits
Il y a un détail qui, à lui seul, résume le malaise. David Pagou entraîne aussi Coton Sport de Garoua. Le président du club, Sadou Fernand, l'a confirmé en août 2026 : « Coton Sport a un contrat de deux ans avec le coach David Pagou. »
Un sélectionneur national qui signe un contrat de deux ans avec un club de D1 pendant qu'il dirige les Lions Indomptables. Jean Louis Nguidjol avait mis le doigt dessus : « Quand on est entraîneur de l'équipe nationale avec un contrat dûment signé, on ne va pas signer un deuxième contrat dans un club même de D1 pour vivre. »
Pagou a signé ce contrat parce qu'il avait besoin de vivre. Parce que le contrat avec l'État n'est jamais venu. Parce que la FECAFOOT le paie, mais pas assez pour qu'il renonce à Garoua.
C'est peut-être la preuve la plus tangible que la procédure décrite par Tollo n'a jamais été suivie. Un sélectionneur nommé dans les règles n'a pas besoin de cumuler avec un club.
Ce qui va se passer maintenant
Trois scénarios se dessinent. Le premier : la Présidence finit par envoyer la correspondance tant attendue, le ministre nomme Pagou, le dossier part aux Finances, et tout rentre dans l'ordre. Le second : le ministère ouvre une procédure pour abandon de poste Tollo n'a pas exclu cette option, il a seulement dit qu'elle n'était pas engagée. Le troisième : rien ne bouge, Pagou continue de diriger les Lions sans contrat d'État, la FECAFOOT continue de le payer, et le flou juridique s'installe dans la durée.
Aucun de ces scénarios n'est confortable. Mais le troisième est le plus probable. Parce qu'il est le moins coûteux politiquement. Parce qu'il évite un affrontement ouvert entre le MINSEP et la FECAFOOT à quelques mois d'échéances importantes.
Ce que ça dit du football camerounais
La déclaration de Cyrille Tollo n'est pas une attaque contre David Pagou. C'est un rappel à la loi. Un haut fonctionnaire dit publiquement ce que le droit camerounais exige : un sélectionneur national est nommé par l'État, payé par l'État, et son employeur d'origine doit le libérer officiellement.
Pagou n'a jamais bénéficié de ce parcours. Il a été nommé par une fédération, payé par une fédération, et il a dû trouver un club pour compléter ses revenus. Ce n'est pas sa faute. C'est celle d'un système qui n'a pas su ou voulu régulariser sa situation.
La question n'est plus de savoir si Pagou est un bon entraîneur. Elle est de savoir si le Cameroun peut se permettre d'avoir un sélectionneur national dans une situation administrative que le ministère des Sports lui-même qualifie, avec prudence, d'irrégulière.
Une question revient dans les couloirs du MINSEP : comment un homme peut-il diriger l'équipe nationale sans que l'État l'ait jamais nommé ?
À l'heure où nous écrivons ces lignes, aucune réponse officielle n'a été rendue publique. Le communiqué annoncé par le ministère n'est pas encore paru. David Pagou, lui, continue de préparer les Lions à Garoua. Sans contrat d'État. Sans détachement. Sans correspondance présidentielle.
Pourquoi David Pagou n'a-t-il pas de contrat avec l'État ?
Parce que la procédure camerounaise exige une instruction du chef de l'État, une nomination du ministre des Sports, puis une prise en charge par les Finances. Aucune de ces étapes n'a été franchie pour Pagou. La FECAFOOT l'a nommé de son côté, mais ça ne suffit pas à le faire entrer dans le circuit étatique.
Qu'est-ce que l'abandon de poste dans ce contexte ?
Un fonctionnaire qui ne se présente plus à son poste sans autorisation officielle peut être considéré en abandon de poste. Pagou est professeur d'EPS au MINSEP. Il n'a jamais été détaché. Donc, en théorie, il n'est plus à son poste administratif depuis qu'il entraîne les Lions. Mais aucune procédure n'a été lancée contre lui.
Qui paie David Pagou aujourd'hui ?
La FECAFOOT, via son budget. Pas l'État. C'est une situation inédite : le premier sélectionneur camerounais payé par la fédération et non par l'État.
Est-ce que Pagou risque une sanction ?
À ce stade, non. Cyrille Tollo l'a dit clairement : « Nous n'avons pas entamé de procédures. » Le risque existe juridiquement, mais il n'est pas activé politiquement.
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