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Cameroun - Bibou Nissack à Cabral Libii : la lettre qui brise quinze ans de fraternité

De sa cellule à Kondengui, Bibou Nissack répond à Cabral Libii en 20 pages. PV de 2018, alliance PCRN-RDPC, attaques contre son épouse : les coulisses d'une rupture.

Depuis la prison centrale de Yaoundé, l'ancien porte-parole de Maurice Kamto conteste les propos du président du PCRN sur les PV de 2018 et met sur la table quinze ans de relations personnelles et politiques.

Olivier Bibou Nissack sort de sa réserve. Dans une lettre ouverte de vingt pages adressée à Cabral Libii, le militant du MRC répond aux déclarations du président du PCRN sur les procès-verbaux de la présidentielle de 2018 et règle ses comptes sur quinze ans de proximité.

Le document, qui ont été publiés, dépasse largement la seule controverse électorale. Il mêle souvenirs de famille, griefs personnels, interrogations politiques et références bibliques. Et il pose une question qui dépasse les deux hommes : que reste-t-il de l'opposition camerounaise quand ses figures historiques se déchirent ?

Une amitié née sur les ondes, pas dans les meetings

Bibou Nissack l'écrit dès les premières pages. Sa relation avec Cabral Libii « ne serait pas née dans la politique ». Il remonte à une quinzaine d'années, autour d'émissions de radio et de cercles de réflexion à Yaoundé. Il cite « On refait l'actu », le « Grand Collège du Cameroun », « Verbatim » sur Sky One Radio, et le « Club de la pensée ». Une « fratrie médiatique », dit-il, réunissant des personnalités qui ont depuis pris des chemins politiques différents.

Puis viennent les souvenirs personnels. Son implication dans les difficultés rencontrées par Péguy, aujourd'hui épouse de Cabral Libii, durant ses années à l'ENS de Yaoundé. Sa présence au mariage religieux du couple. Son intervention, selon son récit, pour faciliter une transfusion sanguine urgente au frère de Cabral à l'Hôpital central de Yaoundé.

Ces épisodes servent de toile de fond à un reproche central : Bibou Nissack estime que l'attitude actuelle de Cabral Libii serait en rupture avec cette ancienne proximité.

« Je n'ai jamais reçu tes PV »

Le cœur de la lettre reste la présidentielle de 2018. En décembre 2025, des accusations relayées par des cadres du PCRN affirmaient que Bibou Nissack aurait récupéré des procès-verbaux du parti de Cabral Libii après le scrutin. Roger Bébé, vice-président du PCRN, avait déclaré sur STV : « En 2018, le professeur Maurice Kamto a appelé Cabral Libii pour lui dire : "j'ai besoin de tes PV". Cabral Libii lui a dit : "envoie quelqu'un chercher". C'est Bibou Nissack qui est venu au siège du parti récupérer ces PV ».

Bibou Nissack conteste formellement. Il affirme que leur rencontre après le scrutin avait principalement porté sur une éventuelle alliance entre les forces politiques de Maurice Kamto et celles de Cabral Libii. La rencontre se serait tenue au quartier Nkoldongo, au siège de campagne de Cabral et du mouvement « 11 millions de citoyens ». Il rapporte notamment une déclaration qu'il attribue à Cabral : si Kamto appelait à se mobiliser dans le cadre du contentieux postélectoral, Cabral aurait indiqué qu'il le rejoindrait.

Puis cette phrase, sèche : « Je n'ai jamais reçu tes PV. »

Il renvoie à une déclaration publique de Cabral Libii du 4 novembre 2018, dans laquelle ce dernier aurait affirmé détenir 13 662 PV. Un chiffre, souligne-t-il, qui aurait nécessité une organisation matérielle considérable pour être transmis. Et il ajoute : si une transmission avait dû être effectuée, le professeur Prosper Nkou Mvondo, président d'Univers, aurait été un interlocuteur plus logique que lui.

De l'alliance manquée aux rapprochements avec le RDPC

Bibou Nissack élargit ensuite son argumentaire. Il reproche à Cabral Libii d'avoir beaucoup parlé d'union de l'opposition sans, selon lui, concrétiser cette logique par des alliances électorales. Il revient sur la présidentielle de 2025 et demande pourquoi Cabral, sachant qu'il ne pouvait pas remporter seul le scrutin, n'aurait pas conclu d'alliance avec un autre candidat de l'opposition.

Il cite le cas d'Issa Tchiroma Bakary et de la coalition de 2025. Pour lui, Cabral Libii n'aurait pas occupé le rôle fédérateur qu'il revendiquait auparavant.

Ces passages relèvent de l'analyse et du jugement politique de Bibou Nissack, et non d'un constat indépendant. Mais ils rejoignent une question qui travaille une partie de l'opposition camerounaise : le PCRN est-il encore un parti d'opposition, ou prépare-t-il son atterrissage dans le giron du RDPC ? En novembre 2025, Camer.be évoquait déjà « une alliance désormais perçue comme inévitable » entre le parti de Cabral Libii et le Rassemblement démocratique du peuple camerounais.

Le politologue Stéphane Menounga l'affirmait sans détour en juillet 2026 : « Le PCRN semble être plus en collaboration avec le RDPC ».

L'absence aux obsèques, la visite manquée

Le ton change. Bibou Nissack reproche à Cabral Libii son absence aux obsèques de sa mère. Il explique avoir attendu sa présence parmi les nombreuses personnes venues lui rendre hommage. Il affirme finalement avoir constaté son absence.

Il lui reproche également de ne pas lui avoir rendu visite à la prison centrale de Yaoundé depuis son incarcération. Il dresse une liste de personnalités qui, elles, sont venues : Alice Kom, Jean Calvin Aba'a Oyono, Jean Michel Nintcheu, des représentants de l'UPC-Manidem.

Il revient aussi sur une visite de Cabral Libii à la prison avec le député RDPC Vincent de Paul Emah Etoundi. Cette visite, affirme-t-il, s'inscrivait dans le cadre d'une mission parlementaire. Bibou Nissack reproche à Cabral de ne pas avoir profité de cette occasion pour demander à le rencontrer.

Les attaques contre Jeanne Bibou Nissack

Un chapitre entier concerne son épouse, Jeanne Bibou Nissack. L'auteur affirme qu'après son incarcération, son épouse aurait fait l'objet d'attaques coordonnées sur les réseaux sociaux. Il cite le profil « Blanche Tchekebara », déjà connu pour avoir publié des accusations diffamatoires contre le couple en 2022.

Bibou Nissack affirme que certaines personnes liées au PCRN auraient relayé ou partagé ces contenus. Il soutient que son épouse s'était rendue au siège du parti, à Nkoldongo, pour déposer une plainte auprès du Comité de surveillance et d'éthique du PCRN. Selon lui, aucune suite n'aurait été donnée.

Il reproche donc à Cabral Libii de ne pas avoir réagi publiquement. À ses yeux, le problème ne serait plus seulement celui d'une absence de solidarité personnelle, mais d'une responsabilité morale liée à la position de Cabral à la tête du PCRN.

Contacté par téléphone, un cadre du PCRN qui a requis l'anonymat conteste cette version : « Le président n'est pas responsable des posts anonymes sur Facebook. Le comité d'éthique a été saisi, mais l'instruction prend du temps. »

Le mariage empêché et l'ombre d'Atanga Nji

La lettre aborde aussi le mariage civil de Bibou Nissack. En août 2020, le sous-préfet de Yaoundé II avait interdit la célébration de son union avec Jeanne, invoquant la participation d'un « officier d'état-civil en disgrâce » Biloa Effa, chef traditionnel déchu par le ministre Paul Atanga Nji. Le mariage avait finalement été célébré, mais dans des conditions chaotiques.

Bibou Nissack reproche à Cabral Libii de ne pas avoir réagi à cette période.

Régionales 2020, ADDEC, Côte d'Ivoire : la longue liste des interrogations

La deuxième partie de la lettre devient plus politique. Bibou Nissack interroge Cabral Libii sur les élections régionales de 2020. Il affirme que les conseillers PCRN auraient, dans plusieurs cas, voté pour des candidats du RDPC. Les résultats officiels avaient montré une large victoire du RDPC, qui a pris le contrôle de neuf régions sur dix. Le PCRN n'avait obtenu aucun siège régional, perdant notamment le Nyong-et-Kellé malgré une avance initiale.

Il évoque ensuite les anciennes relations de Cabral avec l'ADDEC, son propre refus de rejoindre cette organisation, les cas Kona et Yebga dans le contentieux électoral, et l'exclusion de la candidature de Robert Kona.

Autre interrogation : le voyage de Cabral Libii en Côte d'Ivoire après la présidentielle de 2018. Bibou Nissack demande à son ancien ami d'expliquer l'objectif réel de ce déplacement.

Le vice-président, les féminicides, l'hôtel des députés

La lettre intervient dans un contexte politique nouveau. Quelques jours avant sa rédaction, Cabral Libii avait publiquement appelé Paul Biya à nommer un vice-président de la République, poste réintroduit par la réforme constitutionnelle d'avril 2026. « Nommer votre vice-président, c'est sécuriser votre magistère », avait-il déclaré.

Bibou Nissack ne se contente pas de critiquer cette initiative. Il s'en sert pour questionner le positionnement actuel de Cabral Libii, lui reprochant de multiplier les prises de position éloignées de la logique d'opposition qu'il revendiquait auparavant.

Il interroge aussi son activité parlementaire. Pourquoi, demande-t-il, Cabral Libii ne prendrait-il pas davantage d'initiatives législatives sur les féminicides et les violences faites aux femmes ? Il évoque également le contrôle de l'action gouvernementale dans le secteur de la santé, et un projet de construction d'une extension de l'hôtel des députés. Il suggère qu'une partie des ressources mobilisées pourrait plutôt être consacrée à des mécanismes de prévention des violences faites aux femmes.

« Fraternellement. Ton ami et frère »

Dans les dernières pages, le ton change à nouveau. Bibou Nissack rappelle que le 22 septembre 2026 marque le sixième anniversaire de son enlèvement. Il évoque les mesures préparatoires à la réinsertion des détenus et rend hommage au professeur Alain Fogué. Il demande à Cabral de transmettre ses salutations à Péguy, notamment pour la naissance récente d'un enfant dans son foyer.

Puis viennent les références bibliques. Proverbes 12:22 : « Les lèvres fausses sont en horreur à l'Éternel. » Colossiens 3:9 : « Ne mentez pas les uns aux autres. » Jean 8:44 : « Le diable est menteur et père du mensonge. » Apocalypse 21:8, Proverbes 19:9, Éphésiens 4:25, Zacharie 8:16, Psaume 34:14.

Bibou Nissack demande à Cabral Libii de tirer des enseignements de ces passages.

Il signe : « Fraternellement. Bibou Nissack, ton ami et frère. » Et se présente comme « prisonnier politique » et « Ngataman Kamtozard ».


Qui est Olivier Bibou Nissack ?
Ancien porte-parole de Maurice Kamto au sein du MRC, il est incarcéré depuis septembre 2020 à la prison centrale de Yaoundé. Il a été condamné à sept ans de prison pour « insurrection » et « atteinte à la sûreté de l'État » dans le cadre des manifestations interdites de septembre 2020.

Que reproche Bibou Nissack à Cabral Libii ?
Il conteste les déclarations attribuées à Cabral sur les PV de 2018, lui reproche son absence aux obsèques de sa mère, sa non-visite en prison, l'absence de réaction aux attaques contre son épouse, et ses rapprochements politiques avec le RDPC.

Cabral Libii a-t-il réagi à la lettre ?
Au moment de publier ces lignes, aucune réaction publique de Cabral Libii ou du PCRN n'a été rendue publique.

Qu'est-ce que le « Ngataman Kamtozard » ?
Une autodésignation utilisée par Bibou Nissack pour se présenter comme un militant inconditionnel de Maurice Kamto.

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