Cameroun - Douala : le calvaire des familles face aux frais de morgue
© Camer.be : Toto Jacques | 12 Sep 2026 00:05:06 | 235Morgue de Laquintinie à Douala : 171 corps abandonnés, 15 jours pour les réclamer. Frais de conservation, détresse des familles, crise funéraire.
Dans les chambres froides de l'hôpital Laquintinie de Douala, 171 corps attendent une sépulture. Derrière chaque dépouille, une famille brisée, une facture impossible, un système qui abandonne ses morts.
Cent soixante-onze corps. Des hommes, des femmes, des enfants. Des détenus, des victimes d'accidents. Tous reposent sans sépulture dans les chambres froides de l'hôpital Laquintinie de Douala. Le 2 septembre 2026, la direction de l'établissement a publié un communiqué glaçant : les familles ont 15 jours pour réclamer leurs morts. Passé ce délai, ce sera l'inhumation administrative, en fosse commune. Derrière ce chiffre administratif se cache une réalité insoutenable : au Cameroun, le deuil est devenu un luxe que beaucoup ne peuvent plus s'offrir.
LE CHIFFRE QUI GLACE LE SANG
Les listes sont affichées à l'entrée de l'hôpital, à la morgue, et sur Facebook. Un communiqué froid, clinique, presque bureaucratique. Mais derrière les noms, des vies. Au 31 août 2026, la morgue de Laquintinie comptait 171 corps en attente de retrait, selon l'état des lieux officiel. Parmi eux, 76 corps abandonnés enregistrés entre janvier 2025 et juin 2026, 76 corps sous réquisition police et gendarmerie, et 19 corps de personnes privées de liberté. La moitié de l'espace de conservation est occupée. La capacité maximale, environ 300 corps, est en voie d'être atteinte.
Pour la direction, l'urgence est logistique. Pour les familles, elle est humaine. Écrasante.
LE POIDS DES FACTURES
Garder un corps à la morgue au Cameroun coûte entre 5 000 et 15 000 FCFA par jour. Au bout de trois mois, la facture dépasse le million de francs. Pour une famille ouvrière, c'est plus que plusieurs mois de salaire. Le deuil devient une dépense impossible à honorer.
« Les modalités de prise en charge comprennent les frais de dépôt du corps, les frais de traitement, et les frais des produits utilisés. Chez nous à Djoungolo, l'ensemble fait 32 000 FCFA dès l'enregistrement. Plus le corps met long, plus les modalités se multiplient », explique Amougou Appollinaire Landry, préposé de morgue, dans les colonnes de News du Cameroun.
À ces frais s'ajoutent le cercueil entre 100 000 FCFA et bien plus , la tenue du corps, la gerbe de fleurs, la pierre tombale. Un parcours funéraire qui peut facilement atteindre plusieurs millions. Et pour les familles qui n'ont pas les moyens, l'abandon devient la seule issue. Pas par indifférence. Par impuissance.
« ON M'A DEMANDÉ DE MULTIPLIER 5 000 FCFA PAR LE NOMBRE DE JOURS »
Un proche d'un corps abandonné à Laquintinie confiait il y a quelques années à CamerounWeb : « On me demande de multiplier 5 000 FCFA par le nombre de jours qu'a fait le corps de mon oncle à la morgue. Au lieu de payer plus de 450 000 FCFA, je préfère qu'on l'incinère ».
La formule est brutale. Elle dit l'impasse. Entre la dignité des morts et la survie des vivants, le choix est déchirant. Et il se répète chaque jour dans les couloirs de la thanatopraxie. Jeanne Laure Mfut, thanatopraxienne à Laquintinie depuis plus de quinze ans, reçoit les familles venues remplir les formalités de retrait. Elle les conseille, les oriente, les écoute. Elle connaît la détresse. Elle connaît les larmes. Et elle sait que beaucoup repartiront sans leur proche.
LE CERCLE VICIEUX JUDICIAIRE
Parmi les 171 corps, 76 sont sous réquisition. Placés sous scellés judiciaires à la demande de la police, de la gendarmerie ou d'autres institutions, ils sont bloqués en attendant la fin des enquêtes. Autopsies qui n'avancent pas. Procédures qui traînent. Et pendant ce temps, l'hôpital devient le cimetière de l'administration.
« La présence de corps sous réquisition et de personnes privées de liberté révèle un blocage de la chaîne Justice-Police-Hôpital », analyse CamerounWeb. Les familles, elles, sont prises en étau. Elles ne peuvent pas réclamer un corps placé sous scellés. Elles ne peuvent pas non plus le faire sortir sans l'autorisation judiciaire. Alors elles attendent. Et la facture continue de grimper.
LES DÉTENUS, LES OUBLIÉS DE L'ADMINISTRATION
Dix-neuf corps de personnes privées de liberté reposent à Laquintinie. Décédés en prison entre janvier 2025 et août 2026. Personne ne les réclame. Parfois, personne ne sait qu'ils sont morts. Le communiqué de l'hôpital les mentionne, dans la même froideur administrative que les autres. Mais derrière ces vies fauchées en détention, il y a des familles qui n'ont jamais été informées. Des avis de décès jamais transmis. Des sépultures jamais organisées. L'administration pénitentiaire, la justice, l'hôpital : chacun se renvoie la responsabilité.
UN PHÉNOMÈNE NATIONAL, PAS UN ACCIDENT
Laquintinie n'est pas un cas isolé. Deux mois avant, l'Hôpital Central de Yaoundé publiait une liste de 80 corps non réclamés, dont certains séjournaient dans les chambres froides depuis des années. En 2025, l'hôpital régional de Bafoussam donnait dix jours aux familles pour récupérer 28 dépouilles, dont certaines croupissaient dans les locaux depuis près de cinq ans. 42 corps y avaient déjà été inhumés en fosse commune en avril 2025.
À Yaoundé, la récurrence est documentée : 119 corps abandonnés en janvier 2021, 91 en 2023, 63 en 2025, 80 en 2026. La morgue de l'Hôpital Central est devenue un lieu de mémoire silencieux, où des dizaines de défunts attendent, dans l'ombre, que quelqu'un vienne les chercher.
LE SPECTRE DE LA PÉNURIE DE FORMOL
À cette crise s'ajoute une difficulté logistique majeure : la pénurie de formol. En juin 2026, la COMICODI (Commission indépendante contre la corruption et la discrimination) alertait le ministre de la Santé sur une situation « critique » : « De plus en plus des corps sont soit mal embaumés, soit pas embaumés du tout et balancés dans des caisses voire carrément au sol dans des salles infectes ».
La commission s'interrogeait sur « l'absence d'une structure de production de ce produit au Cameroun » et demandait une enquête pour établir la chaîne de responsabilités. Car au-delà de la question sanitaire, c'est la dignité des morts qui est en jeu. « La mauvaise conservation des corps est aussi un manque de respect choquant et impardonnable pour les défunts », écrivait la COMICODI.
LA RÉPONSE DES AUTORITÉS : L'INHUMATION ADMINISTRATIVE
Le 2 septembre 2026, sous instruction du préfet du Wouri, Marie Sylyac Mvogo, la direction de Laquintinie a lancé l'ultimatum de 15 jours. Passé ce délai, l'administration procédera à l'inhumation des corps non réclamés, « conformément à la réglementation en vigueur ». La direction assure que les procédures seront menées « dans le respect de la dignité humaine ».
Mais pour les familles qui n'ont pas les moyens de payer, l'inhumation administrative est une double peine. Elles perdent leur proche une seconde fois. Sans sépulture connue. Sans lieu où se recueillir. Sans adieu.
ET MAINTENANT ?
Le 17 septembre 2026, les 15 jours seront écoulés. La fosse commune attendra ceux que personne n'aura réclamés. À moins que la solidarité nationale ne se manifeste. À moins que l'État ne prenne en charge les frais de morgue pour les familles les plus démunies. À moins qu'une loi ne soit votée pour encadrer les tarifs et créer un fonds d'aide aux obsèques.
Mais pour l'heure, la réalité est simple : dans les chambres froides de Laquintinie, 171 corps attendent. Et derrière chaque corps, une famille qui souffre en silence. Le deuil, au Cameroun, n'est plus seulement une épreuve émotionnelle. C'est devenu une épreuve financière. Et pour beaucoup, une épreuve insurmontable.
Que se passe-t-il si les familles ne réclament pas les corps dans les 15 jours ?
Passé le délai du 17 septembre 2026, l'hôpital procédera à l'inhumation administrative des corps non réclamés, conformément à la réglementation en vigueur. Les corps seront inhumés dans une fosse commune gérée par la Communauté Urbaine de Douala.
Combien coûte la conservation d'un corps à la morgue de Laquintinie ?
Les frais de conservation à la morgue au Cameroun varient entre 5 000 et 15 000 FCFA par jour selon l'établissement. Au bout de trois mois, la facture peut dépasser le million de francs CFA.
Pourquoi y a-t-il des corps sous réquisition à la morgue ?
Les corps sous réquisition sont placés sous scellés judiciaires à la demande de la police, de la gendarmerie ou d'autres institutions dans le cadre d'enquêtes. Leur enlèvement est conditionné par la fin des procédures judiciaires, ce qui peut prendre des mois, voire des années.
Que faire si un proche est concerné ?
Les familles peuvent consulter les listes affichées à l'entrée principale de l'hôpital Laquintinie, à l'entrée de la morgue et sur la page Facebook officielle de l'établissement. Elles doivent se présenter muni des pièces justificatives requises (pièce d'identité, justificatif de lien de parenté) avant l'expiration du délai.
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