Cameroun - Affaire Martinez : la guerre des vérités éclate
© Camer.be : Onana Nestor | 04 Sep 2026 15:23:55 | 450La mutation surprise du commissaire du gouvernement Cerlin Belinga dans l'affaire Martinez Zogo divise. Moussa Njoya dénonce une stratégie d'enterrement, Christophe Bobiokono parle d'une procédure normale.
À l'occasion de la mutation surprise du lieutenant-colonel Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé, deux figures médiatiques camerounaises le politologue Moussa Njoya et le journaliste Christophe Bobiokono livrent une bataille d'arguments qui révèle les tensions autour de l'affaire Martinez Zogo, trois ans et demi après l'assassinat du journaliste.
Le 31 août 2026, un décret présidentiel a changé le cours du procès Martinez Zogo. Le lieutenant-colonel Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement qui pilotait l'accusation, a été muté en pleine audience. Direction : Maroua, pour y exercer les fonctions de vice-président et juge d'instruction.
Simple mutation administrative ou coup de force politique ? La question divise profondément l'opinion publique camerounaise. Et elle a provoqué une passe d'armes médiatique sans précédent entre deux observateurs avertis du dossier : le politologue Moussa Njoya et le journaliste Christophe Bobiokono.
Trois ans et demi après la découverte du corps sans vie de Martinez Zogo animateur de Radio Amplitude, retrouvé mort le 22 janvier 2023 dans un terrain vague à 15 kilomètres de Yaoundé le procès est devenu le théâtre d'une guerre des récits. D'un côté, ceux qui voient dans chaque mouvement de magistrat une tentative d'étouffer la vérité. De l'autre, ceux qui y lisent le fonctionnement normal de la justice.
Le décret du 31 août qui fait trembler le tribunal militaire
Un décret présidentiel signé le 31 août 2026. Une mutation en pleine audience. Le lieutenant-colonel Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé, est remplacé par le lieutenant-colonel Atemengue Ombga André Eric.
Ce n'est pas la première fois que l'affaire Martinez Zogo voit un magistrat changer de poste. En trois ans et demi, le dossier a déjà connu deux directeurs de la justice militaire, trois juges d'instruction et deux commissaires du gouvernement un turnover jamais vu dans l'histoire de la justice militaire au Cameroun.
Le 13 décembre 2023, le juge Aimé Florent Sikati avait déjà été limogé, remplacé par le lieutenant-colonel Pierrot Narcisse Nzié. Ce dernier signera l'ordonnance de renvoi qui enverra 17 personnes devant le tribunal militaire.
Moussa Njoya : « Une stratégie pour ensevelir la vérité »
Dans une tribune publiée le 3 septembre 2026, le politologue Moussa Njoya a dénoncé ce qu'il considère comme une « stratégie implacable » visant à empêcher les Camerounais et la communauté internationale de connaître la vérité.
Selon lui, tout magistrat qui ose explorer une « certaine piste » notamment celle impliquant le ministre d'État Ferdinand Ngoh Ngoh et l'ancien directeur général des Impôts Modeste Mopa Fatouin est systématiquement débarqué.
Njoya pointe du doigt un mécanisme bien rodé :
1. Le magistrat est attaqué par des « lanceurs d'alertes » qui multiplient les accusations fallacieuses de corruption
2. Des journalistes relaient des reportages et « analyses à charge »
3. Certains avocats de la partie civile, censés rechercher la vérité, s'en prennent au magistrat
4. Le magistrat est finalement muté « manu militari »
« Ce scénario très bien réglé comme sur du papier à musique », écrit Njoya, a conduit à ce turnover historique. Il cite le cas du colonel Jean-Pierre Otoulou, principal enquêteur, dont le témoignage du 13 juillet 2026 aurait révélé « les très graves incohérences et incongruités de l'enquête préliminaire » provoquant immédiatement la machine répressive contre le commissaire du gouvernement.
Christophe Bobiokono : « Un tissu de ragots »
La réponse de Christophe Bobiokono ne s'est pas fait attendre. Dans une publication cinglante, le journaliste a qualifié l'analyse de Njoya de « tissu de ragots desservi par la faible connaissance des réalités judiciaires ».
Bobiokono avance plusieurs arguments :
Premièrement, la mutation d'un magistrat du parquet, y compris militaire, relève des prérogatives normales de l'administration judiciaire. « Même dans les juridictions civiles, les magistrats du parquet peuvent être mutés à merci », rappelle-t-il, citant des exemples comme le remplacement du procureur général près la Cour d'appel du Centre à l'époque du « Mounchipougate ».
Deuxièmement, même si des faits nouveaux impliquant Ngoh Ngoh et Mopa étaient découverts, « jamais ces derniers ne retrouveraient les 17 accusés de la procédure en cours sur le banc du Tribunal militaire ». Une jonction de procédure est possible, mais l'instance de jugement est saisie par une ordonnance de renvoi qui concerne des personnes précises.
Troisièmement, Bobiokono estime que Cerlin Belinga est « en grande partie responsable de l'enlisement de l'affaire ». Il lui reproche d'avoir « semé le doute dans les esprits » au lieu de mener l'accusation contre les 17 personnes poursuivies.
Le débat sur le fond : second commando ou diversion ?
Au cœur de la controverse : la thèse du « second commando ». Njoya rappelle qu'elle est mentionnée dans l'ordonnance de renvoi du juge Ndzié Pierrot. Le médecin légiste ayant elle-même affirmé qu'il s'agissait d'une « scène secondaire du crime », l'hypothèse d'un deuxième groupe ayant achevé Martinez Zogo et déplacé son corps n'est pas une invention.
Pour Bobiokono, cette thèse est « créée de toute pièce pour faire diversion ». Il estime qu'elle ne repose sur aucun élément convaincant et sert surtout à détourner l'attention des 17 accusés déjà renvoyés devant le tribunal.
Une bataille qui dépasse le cadre judiciaire
Au-delà des arguments juridiques, l'affrontement Njoya-Bobiokono révèle les tensions profondes qui entourent ce procès.
Njoya accuse Bobiokono d'être un « chasseur de primes » et de se rapprocher « d'un certain accusé fortuné de l'affaire Martinez Zogo ». Il dénonce une coordination entre le journal Kalara (dirigé par Bobiokono), certains avocats de la partie civile et des influenceurs payés pour défendre une version des faits.
Bobiokono rétorque que Njoya, qu'il qualifie d'« étudiant en science politique » se faisant abusivement appeler « Dr » et « Professeur », n'a pas la compétence pour analyser les arcanes de la justice.
Les deux hommes se renvoient également des accusations de proximité avec des protagonistes de l'affaire. Bobiokono souligne que Njoya est « un ami personnel » de Cerlin Belinga. Njoya affirme que Bobiokono défend les intérêts de Ngoh Ngoh et Mopa.
Que nous apprend ce duel médiatique ?
Cette passe d'armes est révélatrice à plusieurs égards.
Elle montre d'abord que l'affaire Martinez Zogo est devenue un symbole celui de la lutte pour la vérité judiciaire au Cameroun, mais aussi celui des manipulations et des instrumentalisations politiques.
Elle illustre ensuite la défiance profonde d'une partie de l'opinion publique camerounaise envers les institutions judiciaires. Chaque mouvement de magistrat est interprété comme une manœuvre.
Elle souligne enfin les limites du débat public camerounais, où les attaques personnelles et les accusations de corruption prennent souvent le pas sur l'analyse factuelle.
L'avenir du procès : quelles perspectives ?
Avec la mutation de Cerlin Belinga, le procès Martinez Zogo entre dans une nouvelle phase. Le nouveau commissaire du gouvernement, le lieutenant-colonel Atemengue Ombga André Eric, devra reprendre le dossier et mener l'accusation.
Les prochaines audiences seront décisives. La défense des 17 accusés, dont Léopold Maxime Eko Eko et Jean-Pierre Amougou Belinga, continuera de contester les éléments de l'enquête. Les parties civiles, représentées par la famille de Martinez Zogo, réclameront justice.
Une certitude : le feuilleton judiciaire est loin d'être terminé. Et comme le rappelle Moussa Njoya, « la vérité c'est comme les fesses, et quoi qu'il fasse, à un moment donné, il devra regarder dans la bonne direction ».
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#MartinezZogo #Cameroun #Justice #AffaireZogo #TribunalMilitaireLire aussi
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