Bretton Woods en Afrique : 80 ans de pillage ?
© Camer.be : Toto Jacques | 29 Aug 2026 01:39:43 | 36980 ans après Bretton Woods, l'expert camerounais René Ndouma Fils dresse un bilan accablant du FMI et de la Banque mondiale en Afrique. Découvrez ses critiques et les alternatives des BRICS+.
Créées en 1944 pour reconstruire l'Occident, les institutions de Bretton Woods ont-elles vraiment servi le développement de l'Afrique ? À l'heure des 80 ans du FMI et de la Banque mondiale, l'expert camerounais René Ndouma Fils porte un réquisitoire sans appel et explore les alternatives que sont les BRICS+ et la finance islamique.
Créées en 1944 dans la petite ville de Bretton Woods, dans le New Hampshire, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale devaient reconstruire un monde dévasté par la guerre. Mais l'Afrique, alors colonisée, n'était pas à la table des négociations.
Près d'un siècle plus tard, le bilan est, pour beaucoup, celui d'un échec. « Ces institutions ont été créées comme bras séculiers des États-Unis pour diriger le monde, réguler le monde du point de vue monétaire et financier, pour soumettre davantage les pays africains, les piller davantage de manière intelligente », affirme sans détour René Ndouma Fils, docteur en sciences de gestion et spécialiste camerounais de la finance digitale.
Alors que les BRICS+ montent en puissance et que la dédollarisation s'accélère, l'Afrique dispose-t-elle enfin d'alternatives crédibles pour sortir de ce qu'ActionAid qualifie de « règne colonial » ?
Bretton Woods en Afrique : 80 ans de pillage ? L'expert René Ndouma Fils dresse un bilan accablant
1944-2024 : un système pensé sans l'Afrique
En juillet 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, 44 pays se réunissent à Bretton Woods, dans le New Hampshire. Leur objectif : jeter les bases d'un nouvel ordre économique et monétaire mondial pour éviter les erreurs de l'entre-deux-guerres. Naissent alors le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Mais l'Afrique, majoritairement colonisée, n'a pas voix au chapitre. « Ces institutions visaient avant tout la reconstruction et le développement des pays occidentaux sortis de la Seconde Guerre mondiale, et non la stabilité financière ou le développement économique de l'Afrique », rappelle René Ndouma Fils.
Ce constat historique est partagé par de nombreuses organisations. ActionAid, qui a publié en 2024 un rapport intitulé Fifty Years of Failure, estime que « les institutions coloniales comme le FMI et la Banque mondiale n'ont pas leur place au XXIe siècle ». L'ONG y affirme que, malgré des décennies de suivis des conseils du FMI, de nombreux pays africains sont en situation de surendettement ou y font face.
« Un continent pillé » : le réquisitoire de René Ndouma Fils
L'expert camerounais ne mâche pas ses mots. Selon lui, l'opinion africaine a été entretenue dans l'idée que ces institutions étaient là « pour faire du bien » aux Africains, alors que leur mission réelle était, selon lui, de maintenir le continent dans la précarité et la pauvreté.
« Ces institutions ont été créées comme bras séculiers des États-Unis en particulier pour pouvoir diriger le monde, pour réguler le monde du point de vue monétaire et financier, pour soumettre davantage les pays africains, les piller davantage de manière, on va dire, intelligente. »
Cette critique rejoint celle du Front pour une Révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricaine (FRAPP), qui publiait en février 2025 un rapport intitulé « Bretton Woods : 80 ans d'impérialisme ». Le document y dénonce les politiques d'ajustement structurel (PAS) imposées dans les années 1980 et 1990, qualifiées d'« armes de destruction massive » ayant aggravé la pauvreté et démantelé les services publics. Le FRAPP y martèle : « Loin d'être un continent aidé, l'Afrique est en réalité un continent pillé », citant une fuite massive de capitaux estimée à 1 400 milliards de dollars entre 1980 et 2009.
Pour René Ndouma Fils, la réussite d'une mission financière devrait se mesurer à des critères simples : l'amélioration progressive du pouvoir d'achat des citoyens et la mise en place d'une économie inclusive permettant à chacun de couvrir ses besoins primaires. Un bilan que les institutions de Bretton Woods ne peuvent, selon lui, pas revendiquer.
Les Programmes d'Ajustement Structurel : un héritage controversé
Au cœur des critiques : les Programmes d'Ajustement Structurel (PAS). Imposés dans les années 1980 et 1990 par le FMI et la Banque mondiale, ils conditionnaient les prêts à des réformes drastiques : privatisation des entreprises publiques, déréglementation des marchés, réduction des dépenses sociales et ouverture des frontières.
Les conséquences, selon le FRAPP, ont été désastreuses : effondrement de l'État, démantèlement des services publics les dépenses de santé par habitant ont diminué de 20 % entre 1980 et 1991 et dépendance économique renforcée.
Le rapport de l'organisation ActionAid abonde dans ce sens, soulignant que les institutions ont « historiquement exercé un pouvoir disproportionné sur les politiques économiques mondiales », souvent au détriment des communautés marginalisées.
BRICS+ : une alternative crédible ?
Face à ce constat, René Ndouma Fils voit dans la montée des BRICS+ une opportunité historique pour l'Afrique. « Dans un monde multipolaire, évidemment, il doit forcément y avoir des éléments qui permettent de constater qu'il y a également un nouvel ordre monétaire et financier qui se met en place », affirme-t-il.
Les BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, rejoints récemment par l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran et les Émirats arabes unis) représentent désormais 41 % de la population mondiale et 31,5 % du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat.
L'expert cite deux pistes concrètes :
- La Nouvelle Banque de Développement (NBD) , créée en 2015 comme alternative à la Banque mondiale. Depuis sa création, elle a approuvé plus de 33 milliards de dollars pour des projets d'infrastructure.
- Le fonds de réserve des BRICS (CRA) , alternative au FMI.
« Il y a donc ces possibilités offertes par les BRICS Plus et les institutions financières et monétaires au sein des BRICS+ », souligne-t-il.
La finance islamique : une autre voie
L'expert camerounais évoque également la finance islamique comme une source de diversification, alimentée notamment par des fonds étatiques arabes. Ce système, qui interdit l'usure et les investissements dans des secteurs contraires à l'éthique, a connu une croissance spectaculaire : ses actifs mondiaux ont dépassé 3 000 milliards de dollars en 2024.
Des instruments comme les Sukuk (obligations islamiques) ont déjà financé des projets d'infrastructure dans de nombreux pays, de l'Indonésie à l'Afrique du Sud qui a levé 500 millions de dollars via ce mécanisme.
Vers un nouvel ordre monétaire et financier ?
La dédollarisation, processus par lequel les pays réduisent leur dépendance au dollar américain, est une autre tendance de fond que les BRICS+ entendent accélérer. Plus de 80 pays cherchent désormais à diversifier leurs réserves et leurs échanges hors du dollar.
Pour René Ndouma Fils, ces évolutions sont les signes d'un changement de paradigme. « Dans un monde multipolaire, il doit forcément y avoir des éléments qui permettent de constater qu'il y a également un nouvel ordre monétaire et financier qui se met en place », répète-t-il.
Un appel à la souveraineté économique
Le message de l'expert camerounais est clair : l'Afrique doit reprendre son destin en main. Comme l'appelle le FRAPP, il est temps de « se libérer de l'emprise des institutions de Bretton Woods » et de construire « des modèles alternatifs, endogènes et adaptés aux réalités africaines ».
« Le temps de la soumission est révolu », martèle le rapport du FRAPP. Et René Ndouma Fils, par son expertise en finance digitale, apporte une voix autorisée à ce mouvement de fond qui traverse le continent.
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