Cameroun - SAMUEL ETO’O FILS REPOND A SES DETRACTEURS
© AFRIKSURSEINE : Ecrivain et Romancier Calvin DJOUARI | 18 Aug 2026 21:27:15 | 489Dans un long pamphlet publié sur sa page Facebook, Eto’o répond à ses détracteurs avec une virulence inhabituelle. Entre mise au point, réquisitoire et profession de foi, le président de la Fecafoot livre une charge particulièrement incisive. Nous avons choisi de ne pas reproduire l’intégralité de son texte, mais plutôt d’en restituer l’esprit et les principaux ressorts, tant le propos nous a semblé percutant. Lisez plutôt.
Le discours d’Eto’o est une réaction à des polémiques qui accablent son nom ; alors il a décidé profitant de cette image pour faire sa profession de foi. A partir d’une image de célébration et d’un geste d’affection adressé à un enfant, le locuteur construit un discours sur le combat, la réussite, la transmission, la responsabilité et, finalement, le Cameroun. Dès l’ouverture, « En voyant cette image ce matin, je me suis fait une promesse », cette phrase adopte une tonalité personnelle et presque solennelle. Le mot « promesse » donne immédiatement au propos une dimension morale. Il ne s’agit plus simplement de répondre à des adversaires, mais de présenter une résolution intime.
L’expression « je ne cesserai jamais » renforce cette impression de détermination et installe une temporalité longue. Le locuteur se présente comme quelqu’un qui a choisi une ligne de conduite et qui entend s’y tenir. Cette entrée en matière est immédiatement prolongée par une série d’anaphores avec la répétition de « Ceux ». « Ceux dont la fortune reste intraçable », « Ceux qui voudraient nous faire croire », « Ceux qui veulent faire croire ». Cette répétition produit un effet d’accumulation et construit progressivement diverse figure de l’adversaire. Le texte ne s’attarde pas sur des noms propres. Il préfère désigner une catégorie, presque un système, de personnes accusées de vouloir imposer une certaine vision du Cameroun.
Stylistiquement, cette généralisation permet au locuteur de transformer un conflit personnel en combat présenté comme à plusieurs. Le choix du mot « médiocrité » est particulièrement important. Il ne s’agit pas seulement de condamner une opinion adverse, mais de lui attribuer une valeur morale négative. La médiocrité devient presque une force contre laquelle il faudrait se dresser. A cette médiocrité s’opposent implicitement l’excellence, l’ambition, le travail et la réussite. L’article repose ainsi sur une opposition fondamentale entre deux univers de valeurs. D’un côté, la jalousie, le bruit, les petites places et les petits intérêts. De l’autre, le travail, la construction, le service, la transmission et les résultats. La formule « réussir, au vu et au su de tous, serait devenu un crime » constitue à cet égard une forme d’ironie. Elle transforme une accusation en paradoxe. Le succès, qui devrait normalement être présenté comme une récompense du travail, serait désormais suspect.
Cette formulation permet à Eto’o de se placer du côté de ceux qui défendent le droit à la réussite. Le propos dépasse donc sa propre personne. Il cherche à parler au nom d’une jeunesse qui, selon lui, doit pouvoir croire qu’il est encore possible de partir de presque rien, de travailler, de tomber, de se relever et de réussir. C’est dans ce passage que le registre pathétique devient particulièrement visible. La phrase « cette jeunesse qui a le droit de rêver » est volontairement simple. Elle abandonne momentanément l’agressivité des premiers paragraphes pour adopter un langage affectif. Le rêve devient le mot central autour duquel s’organise une partie du texte.
Cette jeunesse est non seulement une catégorie démographique, mais elle est aussi le destinataire symbolique du combat revendiqué par le locuteur. L’un des passages les plus forts est sans doute celui consacré au Cameroun. « Mais ils oublient une chose essentielle : le Cameroun est plus grand que nous tous. Nous passerons. Nos fonctions passeront. Nos querelles passeront. Mais le Cameroun restera. » La construction repose ici sur une remarquable gradation rythmique. Les phrases courtes donnent au propos une allure presque oratoire. La répétition du verbe « passer » produit un effet de martèlement, tandis que le verbe « rester » constitue le point d’aboutissement de la séquence.
Le contraste entre « passer » et « rester » donne au passage sa portée philosophique. Les individus sont temporaires, les fonctions sont temporaires, les querelles sont temporaires, mais la nation est présentée comme permanente. La phrase « le Cameroun restera » fonctionne alors comme une sorte de maxime patriotique. Elle déplace le débat de la personne vers la nation et permet au locuteur de prendre de la hauteur par rapport à la polémique. Cette hauteur revendiquée n’empêche cependant pas le texte de redevenir frontal lorsqu’il évoque « un certain intellectuel ». L’expression est stylistiquement intéressante parce qu’elle combine désignation et distance. Le locuteur ne nomme pas son adversaire.
Il le réduit à une catégorie et, surtout, refuse de lui accorder toute la centralité qu’aurait produite une mention directe. L’expression « se donne beaucoup de mal » introduit par ailleurs une pointe d’ironie. Le registre devient plus mordant, presque sarcastique. La phrase « Cela n’arrivera pas » constitue ensuite une rupture brutale. Après plusieurs phrases développées, cette phrase très courte agit comme un couperet. Elle matérialise le refus du débat proposé. Sur le plan rhétorique, c’est une stratégie efficace. Le locuteur ne cherche pas à gagner le débat sur le terrain choisi par son contradicteur. Il affirme qu’il existe une différence de « responsabilité » et de « registre » qui rend, à ses yeux, la confrontation inutile. Cette posture produit toutefois une tension intéressante dans le texte. Alors qu’Eto’o affirme ne pas vouloir entrer dans le débat, il consacre tout de même une partie substantielle de son message à ceux qui le critiquent. Le paradoxe est assumé. Il refuse le débat direct tout en construisant discursivement sa propre réponse.
Son silence annoncé n’est donc pas un silence véritable. C’est plutôt une manière de reprendre le contrôle de la conversation en définissant lui-même le terrain sur lequel il accepte d’être jugé. Ce terrain est celui de l’action. « Construire, servir et transmettre » constitue une nouvelle triade particulièrement significative. Ces trois verbes forment presque un programme. « Construire » renvoie à l’action et au résultat. « Servir » renvoie à la responsabilité collective. « Transmettre » renvoie à la jeunesse et à l’héritage. La progression est subtile. On part de l’action concrète, on passe par le service de la collectivité et on aboutit à ce qui restera après soi. Le texte revient ensuite à la notion de récit. « Je ne laisserai jamais un groupuscule de personnes imposer un récit mensonger sur une histoire qui a fait rêver ». Le vocabulaire change ici de nature. Il ne s’agit plus simplement de défendre une personne, mais de défendre une « histoire ».
Cette histoire est celle d’un parcours, d’une réussite et d’une trajectoire collective. L’expression « a fait rêver, qui fait encore rêver et qui, je l’espère, continuera de créer des rêves bien après nous » installe une magnifique continuité temporelle. Le passé, le présent et le futur sont reliés par le même verbe, « rêver ». C’est probablement l’un des passages les plus cohérents avec la photographie qui accompagne le message. L’enfant présent dans l’image devient presque la matérialisation de cette jeunesse dont parle le texte. Il est celui qui regarde les championnes aujourd’hui et qui pourrait, demain, devenir à son tour acteur de cette histoire. La photographie et le texte se répondent ainsi sans avoir besoin de se répéter. La séquence « le poisseux, le talentueux, le bosseur, le chanceux » introduit ensuite une forme d’énumération ironique. Ces qualificatifs représentent les différentes manières dont une réussite peut être interprétée.
Le « poisseux » évoque la malchance, le « talentueux » le mérite naturel, le « bosseur » le travail et le « chanceux » le hasard. En les alignant, le locuteur semble dire que les commentaires extérieurs trouveront toujours une explication à la réussite d’un homme. Mais il conclut par « Peu importe », qui agit comme une fermeture catégorique de cette parenthèse. La phrase suivante donne alors la clé de lecture de tout le texte. « L’histoire, elle, ne s’écrit ni dans la jalousie ni dans le bruit. Elle s’écrit par les actes et les résultats. » On retrouve ici l’antithèse entre le bruit et l’action. Le « bruit » représente les polémiques, les critiques et les discours. Les « actes et les résultats » représentent ce qui serait véritablement durable. La répétition de « elle s’écrit » donne à la phrase une dimension sentencieuse, presque proverbiale.
La conclusion opère enfin un changement de registre avec la mention de Paul Biya et de la Coupe d’Afrique féminine. Après avoir parlé de lui-même, de ses adversaires, de sa trajectoire et de la jeunesse, Eto’o replace la victoire dans une perspective nationale et institutionnelle. La formule « il ne manquait que cette Coupe d’Afrique féminine » inscrit le sacre dans une histoire plus vaste du football camerounais. La dernière phrase, « Le Cameroun d’abord. Le Cameroun toujours », est d’une grande efficacité rhétorique précisément parce qu’elle est dépouillée. Deux groupes nominaux, deux adverbes, aucune explication. Le premier affirme une priorité. Le second affirme une permanence. La répétition de « Le Cameroun » transforme la conclusion en slogan, mais aussi en serment. Après avoir longuement parlé des adversaires, des fonctions et des controverses, le texte revient finalement à ce qu’il présente comme son centre de gravité, la nation.
Au fond, l’efficacité du texte tient à son architecture. Il commence par une image, se transforme en combat moral, devient plaidoyer pour la réussite et la jeunesse, prend la forme d’une réponse à un adversaire, puis s’élève vers une réflexion sur l’histoire et s’achève dans le patriotisme. Cette progression permet à Eto’o de ne pas rester enfermé dans une querelle personnelle. Il cherche à transformer la polémique en récit de mission. Son style est volontairement direct, parfois abrupt, fondé sur les répétitions, les phrases courtes, les oppositions et les formules mémorables. Il ne cherche pas la sophistication académique. Il privilégie une rhétorique de l’oralité, proche du discours adressé directement au peuple. C’est précisément ce qui donne au texte sa force émotionnelle et sa capacité à produire des formules facilement retenues. Mais cette force est aussi ce qui rend le texte polémique.
En opposant fortement ceux qui « construisent » à ceux qui « parlent », ceux qui travaillent à ceux qui seraient motivés par la jalousie, Eto’o simplifie nécessairement une réalité beaucoup plus complexe. Le texte n’a d’ailleurs pas pour objectif de produire une analyse contradictoire. Il cherche à mobiliser, à affirmer une identité et à fixer un récit. C’est pourquoi il faut le lire avant tout comme un texte de positionnement et de combat, plutôt que comme une réponse argumentative classique. Eto’o ne cherche pas réellement à convaincre son contradicteur. Il cherche à convaincre un autre public, plus large, celui de ceux qui regardent le parcours, la victoire, la jeunesse et l’avenir du Cameroun. Et c’est là que l’image initiale prend tout son sens. Une joueuse embrasse un enfant sur le front. Le président de la Fecafoot parle de jeunesse, de rêve, de transmission et d’avenir.
Entre les deux, il existe une même idée, presque silencieuse, qui donne sa cohérence à l’ensemble. Une victoire n’a de véritable grandeur que lorsqu’elle donne à ceux qui viennent après nous la possibilité de croire qu’ils peuvent, eux aussi, réussir. L’article d’Eto’o transforme donc une photographie de célébration en manifeste. Il répond à ses détracteurs, certes, mais il tente surtout de reprendre la maîtrise du récit autour de son action. Face au bruit, il revendique les actes. Face aux querelles, la durée. Face aux critiques, les résultats. Et face à tout cela, il place finalement une réalité qui, dans son discours, doit survivre à toutes les autres, le Cameroun.
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