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Cameroun - Pourquoi Ahidjo n'a-t-il pas transmis le pouvoir à ses enfants ?

Le 4 novembre 1982, Ahmadou Ahidjo démissionnait à 58 ans après 22 ans de pouvoir. Officiellement pour raison de santé. Mais les témoignages racontent une tout autre histoire. Décryptage. 

Il avait 58 ans, une santé que personne ne voyait décliner, et le pouvoir absolu. Pourtant, le 4 novembre 1982, Ahmadou Ahidjo a choisi de tout quitter et de ne rien laisser à sa famille, ni à sa tribu, ni à sa région.

Il est 20 h 30, ce jeudi 4 novembre 1982, lorsque la voix d'Ahmadou Ahidjo résonne sur les ondes de Radio Cameroun. Des millions de Camerounais tendent l'oreille. Le président parle lentement. Il annonce sa démission. Effet immédiat : « un coup de tonnerre en pleine saison sèche », écriront plus tard les journalistes. Entre incrédulité et peur du lendemain, le pays retient son souffle.

À 58 ans, Ahidjo n'a pas l'âge de partir. Il a encore vingt ans devant lui l'âge qu'avait Senghor lorsqu'il a quitté le pouvoir, l'âge qu'ont encore aujourd'hui certains dirigeants africains qui s'accrochent. Pourtant, lui, le bâtisseur de l'État camerounais, le premier président du Cameroun indépendant, choisit de s'en aller.

La raison officielle : la maladie. Une maladie que personne ne voit, qui n'affecte ni son physique ni sa mémoire. Et surtout, il ne transmet pas le pouvoir à un membre de sa famille, bien qu'il ait des enfants instruits. Il ne le transmet pas non plus à un membre de sa tribu, de son ethnie, ou même de sa grande région d'origine : le Grand-Nord. Il le donne à Paul Biya, un homme du Sud, son Premier ministre depuis sept ans.

Pourquoi ? Quarante-quatre ans plus tard, la question reste entière.

LE BÂTISSEUR ET LE DESPOTE

Né le 24 août 1924 à Garoua, dans une famille peule, Ahmadou Ahidjo accède au pouvoir en 1958, avant même l'indépendance du Cameroun. Il sera réélu en 1965, 1970, 1975 et 1980. Vingt-deux ans de règne. Vingt-deux ans à incarner à la fois le patriote et le despote, comme le résume Jeune Afrique.

Ahidjo a construit l'État camerounais de ses mains. Mais il l'a aussi dirigé d'une main de fer. Parti unique, répression des opposants, mainmise sur l'administration et l'armée son régime n'a jamais été un modèle de démocratie.

Pourtant, en 1982, alors qu'il est en pleine possession de ses moyens, il décide de tout arrêter. « Je ne suis pas Bourguiba », disait-il, en référence au président tunisien qui s'était accroché jusqu'à la sénilité. Il voulait prouver qu'il savait partir.

Mais était-ce vraiment un choix libre ?

LA MALADIE QUI N'EN ÉTAIT PAS UNE

Le 4 novembre 1982, Ahidjo invoque des « raisons de santé ». Une formule classique, presque rassurante. Mais les proches du président racontent une tout autre histoire.

Dès le début de l'année 1982, Ahidjo souffre de maux de tête et d'insomnies. Les cigarettes, l'alcool, les somnifères et les noix de kola émoussent sa mémoire et son ardeur au travail. Parfois, pris d'angoisses nocturnes, il craint une crise cardiaque qui le rendrait incapable d'exercer le pouvoir avant d'avoir préparé sa succession.

En juillet 1982, la décision est prise. Reste à en échafauder le scénario. Pendant trois mois, Ahidjo va jouer la comédie de la maladie. Il se dit épuisé, surmené. Il simule des crises de dépression, des épisodes de lassitude. « Le tout parfaitement joué, si ce n'est totalement simulé », révèle Jeune Afrique.

Le 29 octobre 1982, il se rend à Grasse, dans le sud de la France, pour « se soigner ». Il reçoit Guy Penne, le « monsieur Afrique » de François Mitterrand. Devant lui, au cours du repas, il avale une dizaine de pilules et se dit au bout du rouleau. Penne repart atterré, gardant l'image d'un homme névrosé, en proie au délire.

Ahidjo n'était pas malade. Il jouait la maladie. Pourquoi ? Parce que le seul argument qui pouvait laisser sans réplique son entourage tétanisé à l'idée de sa démission, c'était l'évocation d'une maladie grave. Il savait que personne n'oserait le retenir s'il était « malade ».

LE CHOIX QI A SURPRIS TOUT LE MONDE

Le 3 novembre 1982, Ahidjo rentre secrètement à Yaoundé. Le lendemain, il annonce sa démission. Deux jours plus tard, le 6 novembre, son Premier ministre Paul Biya lui succède.

Un choix stupéfiant. Ahidjo avait des enfants éduqués Mohamadou Badjika, Babette, Aïssatou, Aminatou. Il aurait pu tenter de transmettre le pouvoir à l'un d'eux, comme tant de dirigeants africains l'ont fait. Il ne l'a pas fait.

Il aurait pu choisir un successeur issu de sa région, le Grand-Nord, ou de son ethnie peule. Il ne l'a pas fait non plus.

Il a choisi Paul Biya, un homme du Sud, du groupe ethnique béti. Un homme qui n'était ni son fils, ni son cousin, ni son frère de sang ou de tribu.

« On peut tout reprocher à Ahidjo, mais il n'était ni un égoïste jusqu'au-boutiste, ni un tribaliste », écrit l'analyste Aristide Mono. Un constat qui mérite d'être pesé à l'aune de l'histoire politique africaine, où les successions dynastiques et ethniques sont monnaie courante.

En 1979, un amendement constitutionnel avait fait du Premier ministre le successeur désigné. Ahidjo avait donc préparé le terrain. Mais rien ne l'obligeait à respecter cette règle. Il aurait pu la modifier, comme d'autres l'ont fait. Il ne l'a pas fait.

L'APRÈS-AHIDJO : TRAHISON, COMPLOT ET EXIL

La démission d'Ahidjo n'a pas été une fin, mais un début de conflit. Bien qu'il ne soit plus président, Ahidjo reste le chef du parti unique, l'Union nationale camerounaise (UNC). Rapidement, les dissensions avec Paul Biya s'accumulent.

En 1983, Ahidjo quitte le Cameroun pour la France et démissionne de la présidence du parti. Le 6 avril 1984, une tentative de coup d'État éclate à Yaoundé. Les partisans d'Ahidjo sont accusés. Lui-même est condamné à mort par contumace.

L'homme qui avait choisi de partir volontairement devient un ennemi de l'État. Il ne reverra jamais sa terre natale. Il meurt à Dakar, au Sénégal, le 30 novembre 1989, à l'âge de 65 ans. Sa veuve, Germaine Ahidjo, s'éteint en 2021. Tous deux reposent toujours au Sénégal.

La question qui hante encore les historiens : Ahidjo a-t-il vraiment préparé sa succession, ou a-t-il été contraint de partir ? Les archives ne livrent pas de réponse définitive. Mais un fait demeure : il a quitté le pouvoir à 58 ans, en pleine possession de ses moyens, et il a choisi un successeur qui n'était ni de sa famille ni de sa région.

CE QUE CETTE DÉMISSION NOUS DIT ENCORE

Quarante-quatre ans plus tard, la démission d'Ahidjo reste un cas unique dans l'histoire politique africaine. Combien de dirigeants ont quitté le pouvoir volontairement, à un âge où ils auraient pu rester encore vingt ans ? Combien ont choisi un successeur issu d'une autre région, d'une autre ethnie ?

Ahidjo a peut-être été un despote. Mais il a aussi été un homme qui a compris que le pouvoir n'appartenait à personne, pas même à sa famille. Il a anticipé les critiques qui pleuvraient sur lui et a préféré passer pour un homme malade plutôt que pour un homme accroché.

« Je ne suis pas Bourguiba », répétait-il. Il a tenu parole.

Mais l'histoire a une mémoire sélective. Aujourd'hui, peu de Camerounais connaissent les coulisses de cette démission. Beaucoup ignorent qu'Ahidjo a simulé la maladie pendant trois mois pour préparer sa sortie. Beaucoup ignorent qu'il a choisi un successeur du Sud alors qu'il était lui-même un Nordiste.

Peut-être que le plus grand geste politique d'Ahidjo n'a pas été son accession au pouvoir, mais son départ.

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