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Cameroun : le naufrage silencieux des universités publiques

Crise des universités camerounaises : 8 200 enseignants en grève, des dettes impayées, aucune université dans le top 2250 mondial. Enquête sur un système en décomposition.

Alors que 8 200 enseignants des onze universités publiques sont en grève depuis janvier 2026, que le Cameroun est absent du classement mondial des universités et que les IPES prolifèrent, un professeur de Yaoundé II dresse un constat sans appel : l'université camerounaise est en état de « sinistrose ». Enquête sur un naufrage silencieux.

Le 5 janvier 2026, les universités camerounaises se sont vidées. Près de 8 200 enseignants, soit 80 % du corps professoral, ont cessé toute activité. Amphithéâtres silencieux, campus déserts, étudiants livrés à l'attente. La raison ? Des dettes académiques accumulées depuis des années, des primes impayées, une précarité qui ronge ceux qui sont censés former l'élite du pays.

Mais cette grève n'est que le symptôme d'un mal bien plus profond. Un mal que le Professeur Jean-Calvin Aba'a Oyono, de l'Université de Yaoundé II, qualifie de « sinistrose universitaire » un système qui se meurt sous le poids de l'uniformisation, du sous-financement, de la prolifération des instituts privés et du silence des institutions.

Le Cameroun, pays aux ressources abondantes et à la jeunesse dynamique, est tout simplement absent du tableau d'honneur des meilleures universités du monde. Aucune des onze universités d'État n'a réussi à se hisser parmi les 2 250 meilleures institutions de la planète.

Comment en est-on arrivé là ?

La « sinistrose universitaire » : un constat sans appel

Le Professeur Jean-Calvin Aba'a Oyono, enseignant à l'Université de Yaoundé II, dresse dans un document intitulé La sinistrose universitaire un réquisitoire implacable contre l'état de l'enseignement supérieur camerounais. Il y décrit un milieu professionnel qui « se meurt sous la combinaison de surdité et silence des professeurs », laissant de côté les catégories « fragiles » de jeunes collègues.

Le paradoxe est saisissant. Le président Paul Biya, qui « étale une appréciable trajectoire à l'université », n'a jamais pris la mesure du « catastrophisme qui innerve le quotidien des universitaires ». Un constat d'autant plus amer que la Constitution camerounaise dispose que « l'État assure à tous les citoyens les conditions nécessaires à leur développement » et que la loi d'orientation de l'enseignement supérieur de 2023 réaffirme que « l'État accorde à l'Enseignement Supérieur un caractère de priorité nationale ».

Mais la réalité, elle, est tout autre.

Un Conseil National de l'Enseignement Supérieur en léthargie

Créé par décret en 1974, le Conseil National de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique et Technique (CNES) est l'instance chargée de définir la vision et la politique du gouvernement en matière d'enseignement supérieur. Présidé par le Président de la République, il comprend 13 ministres sectoriels, 2 députés, le Chancelier de l'Université et divers hauts responsables.

Pourtant, comme le souligne le Pr Aba'a Oyono, ce conseil, qui s'est réuni pour sa première session en décembre 1974, « est en léthargie ». Une instance clé, censée coordonner l'ensemble des activités relatives à l'enseignement et à la recherche, qui ne joue plus son rôle. Résultat : l'université camerounaise navigue à vue, sans cap ni vision.

L'uniformisation : quand toutes les universités se ressemblent

La réforme universitaire de janvier 1993 a permis la création de six universités à partir des anciens centres universitaires. Aujourd'hui, le Cameroun compte onze universités d'État, réparties dans les chefs-lieux de région. Une politique qui, sur le papier, vise à rapprocher le service public des administrés.

Mais cette option comporte trois inconvénients majeurs, selon le Pr Aba'a Oyono :

1. Une offre académique standardisée : facultés classiques et établissements divers se retrouvent partout.
2. Un effet domino sur les effectifs : les universités nouvellement créées ont vidé les facultés historiques. Là où Yaoundé II enregistrait plus de 5 000 inscriptions en première année, il est désormais impossible d'aligner 1 000 étudiants. À Ngaoundéré, la faculté de droit ne parvient plus à inscrire 300 étudiants en première année.
3. Un assèchement des budgets : la baisse des effectifs entraîne une baisse des recettes, tandis que la règlementation imposant le paiement par tranche des droits universitaires complexifie encore la situation.

La prolifération des IPES : une concurrence déloyale

Dans une démarque qualifiée de « nocive » par le Pr Aba'a Oyono, le ministère de l'Enseignement supérieur assiste à une « création exponentielle des instituts privés d'Enseignement Supérieur (IPES) ». Ces instituts, censés être cantonnés à la délivrance de diplômes professionnels, sont désormais autorisés à faire concurrence aux universités publiques dans les formations classiques licences et masters en droit, économie, gestion.

« Douala et Yaoundé en comptent des tonnes », écrit le professeur. Ces IPES « foisonnent et supplantent les instances de tutelle ». On y paye des droits faramineux, sans commune mesure avec les 50 000 francs versés dans les caisses des facultés publiques. Et surtout, « on n'y échoue presque pas ».

Ce mécanisme de tutelle complice, où les recteurs ouvrent le boulevard à la « formalisation de la tutelle », mène à la crise fonctionnelle des universités publiques. Le Recteur Honoraire Bruno Bekolo Ebe s'y était pourtant opposé, en son temps, face au ministre Maurice Tchuenté.

Des infrastructures obsolètes et un financement dérisoire

La misère du décor universitaire est frappante. « À quoi peut tenir une priorité nationale si les enseignants n'ont pas de toilettes, de bureaux, de restaurants, de bibliothèques, de laboratoires, de centres de recherche, de connexion internet ? », s'interroge le Pr Aba'a Oyono.

« Cette image de désert infrastructurel est tout simplement le manque de considération que le pouvoir exécutif accorde à ce corps traumatisé et liquéfié », écrit-il. Sous d'autres cieux, l'université publique est une vitrine qui distille le reflet de la protection que l'État assure à l'enseignement supérieur et à la recherche. Au Cameroun, elle est reléguée au rang de la subsidiarité.

Les budgets d'investissement ont montré leurs limites. Le professeur propose une alternative : s'inspirer de la démarche empruntée pour construire les barrages hydroélectriques et les stades de football, et recourir aux emprunts obligataires. « Les centaines de milliards injectés dans les projets foireux auraient pu servir au relèvement de l'offre de bâtiment et infrastructure sportive dans les campus. »

8 200 enseignants en grève : la colère qui gronde

Depuis le 5 janvier 2026, près de 8 200 enseignants des onze universités publiques ont cessé toute activité. Le Syndicat national des enseignants du supérieur (SYNES) dénonce le non-paiement des heures complémentaires liées aux jurys de master et de doctorat, des vacations et expertises dues, ainsi que le retard dans le versement des primes aux enseignants-chercheurs.

Selon le SYNES, 80 % du corps professoral est directement concerné. Le syndicat s'alarme de la dégradation des conditions de vie des enseignants, minés par un régime de retraite défaillant et une assurance maladie quasi inexistante.

Ces revendications ne sont pas nouvelles. Le gouvernement avait fait des promesses en 2024 et 2025, restées sans suite. La grève est générale, mais elle épargne, par un geste symbolique, les jurys de thèses de doctorat comme pour rappeler que la recherche et la transmission du savoir ne peuvent être totalement sacrifiées.

Aucune université dans le top 2250 mondial : le verdict

Le 7 juillet 2026, U.S. News & World Report a dévoilé son classement annuel des « Best Global Universities ». Verdict : aucune des onze universités d'État du Cameroun n'a réussi à intégrer le top 2250 mondial.

Pendant que l'Université du Cap (Afrique du Sud) se classe 122ᵉ mondiale, que l'Université du Caire (Égypte) occupe la 221ᵉ place, que l'Université d'Ibadan (Nigeria) est 264ᵉ, le Cameroun regarde passer le train de l'excellence académique.

« Ce n'est pas un accident. C'est le symptôme d'un mal profond : des laboratoires sous-équipés, une recherche scientifique quasi invisible sur la scène internationale, une absence criante de visibilité numérique », analyse un article de Camer.be.

Les solutions : un « Plan Marshall » pour l'université

Face à ce constat désastreux, des solutions existent. Le Pr Aba'a Oyono propose plusieurs pistes :

1. Rationaliser la création et le fonctionnement des IPES : réduire drastiquement leur nombre, privilégier la qualité, et ne plus leur permettre d'assurer les formations classiques dispensées à l'université publique.
2. Reconfigurer les universités : maintenir des universités classiques à Yaoundé et Douala, et créer des universités spécialisées ou thématiques dans les autres régions, en fonction des spécificités locales (forêt, océan, mines, élevage, agriculture).
3. Lancer un « Plan Marshall » de construction : s'endetter pour investir dans l'éducation, en s'inspirant des emprunts obligataires utilisés pour les barrages et les stades. « Un État qui s'endette pour investir dans l'éducation jette les bases de l'investissement rentable. »

L'heure de vérité

Le Cameroun est à un carrefour. L'université publique, vitrine de la nation, est en train de s'effondrer sous le poids des dettes, de l'indifférence et d'une gestion qui privilégie les apparences au détriment du fond. Les enseignants sont épuisés, les étudiants abandonnés, les chercheurs invisibles.

Le ministre de l'Enseignement supérieur, Jacques Fame Ndongo, a annoncé en janvier 2026 une série de mesures pour relancer le système. Mais les promesses, les Camerounais les connaissent. Elles se sont succédé en 2024 et 2025, sans effet.

L'histoire jugera. Mais une chose est sûre : le Cameroun ne peut plus se permettre de laisser pourrir son système universitaire. L'avenir du pays, sa capacité à former ses élites et à rivaliser sur la scène internationale, en dépend.

Et si la véritable urgence nationale n'était pas ailleurs ?

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