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Cameroun - Paul Biya absent : « Ces gens nous méprisent »

Paul Biya est absent du Cameroun depuis 56 jours. Christian Ntimbane Bomo dénonce un « mépris » des Camerounais et interpelle le Conseil constitutionnel sur la vacance du pouvoir. Analyse.

56 jours d'absence, zéro communication officielle : pour l'avocat Christian Ntimbane Bomo, le président Paul Biya a « abandonné son poste » une déclaration qui ravive le débat sur la continuité de l'État au Cameroun.

Paul Biya, 93 ans, a quitté Yaoundé le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe ». Cinquante-six jours plus tard, le président camerounais n'est pas rentré. Aucune image, aucune déclaration, aucune date de retour.

C'est ce silence que Christian Ntimbane Bomo, président exécutif du parti HERITAGE et avocat, qualifie aujourd'hui de « mépris ». Dans une déclaration qui secoue la classe politique camerounaise, il affirme que le chef de l'État a « abandonné son poste » et que le Conseil constitutionnel peut désormais constater la vacance de la présidence.

Mais au-delà de la procédure juridique, c'est une question bien plus profonde qui se pose : un président peut-il disparaître du radar sans rendre de comptes à son peuple ?

56 jours d'absence : le record qui inquiète

Le 7 juin 2026, Paul Biya quitte Yaoundé en compagnie de son épouse Chantal, pour ce que le Cabinet civil présente comme un « court séjour privé en Europe ». Cinquante-six jours plus tard, le chef de l'État camerounais, doyen des chefs d'État au monde, n'a toujours pas regagné le Cameroun.

Ce séjour bat tous les records. En 2024, Biya s'était absenté 42 jours. Cette fois, la barre des 50 jours a été franchie le 27 juillet, et le compteur continue de tourner. Aucune date de retour n'a été communiquée.

Un haut responsable affirme qu'il est en « très bonne santé » et qu'il « travaille » depuis la Suisse. Un autre ministre explique qu'il est en « congé annuel » et qu'il pourrait légalement s'absenter jusqu'à 80 jours. Le porte-parole du gouvernement persiste à parler d'un « séjour privé ». Trois versions. Une seule réalité : personne ne sait vraiment.

« Ces gens nous méprisent » : la charge de Christian Ntimbane Bomo

C'est dans ce contexte d'incertitude que Christian Ntimbane Bomo a rompu le silence. Dans une déclaration publiée le 27 juillet 2026, l'avocat et président exécutif du parti HERITAGE a lancé une charge sans précédent contre l'exécutif.

« Le président de la République a abandonné depuis 50 jours son poste de travail qui est Yaoundé. »

Et d'ajouter, dans des propos rapportés par nos confrères :

« Ne pas informer les Camerounais et les laisser faire des supputations sur la situation exacte de celui qui exerce la fonction présidentielle après une absence de près de 02 mois relève tout simplement du mépris. Ces gens nous méprisent. »

Une accusation lourde, qui résonne avec les interrogations de nombreux citoyens. Selon Ntimbane Bomo, le président de la République a le devoir de se présenter aux Camerounais pour les rassurer qu'il est en capacité d'exercer la fonction, voire qu'il est toujours en vie.

Vacance du pouvoir : l'argument juridique qui divise

L'avocat ne s'arrête pas à l'indignation morale. Il développe une argumentation juridique précise, qui pourrait avoir des conséquences institutionnelles majeures.

Son raisonnement s'articule en plusieurs points :

1. L'article 6 de la Constitution prévoit que la vacance de la Présidence est constatée pour cause de décès, de démission ou d'empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel.

2. La démission peut être implicite : « en droit la démission peut résulter d'un comportement comme l'abandon de poste de travail, sans raison légitime ».

3. Le siège des institutions est à Yaoundé (article 1er de la Constitution). Un président qui réside hors du Cameroun sans justification ne peut exercer pleinement ses fonctions.

4. Le communiqué officiel est insuffisant : « L'Europe n'est pas un pays », souligne-t-il, estimant que les explications fournies ne permettent pas de comprendre la nature et la durée de cette absence.

Une analyse qui, si elle était suivie d'effet, « plongerait le Cameroun dans une crise institutionnelle sans précédent ».

Une opposition qui monte au créneau

Christian Ntimbane Bomo n'est pas le seul à s'inquiéter. L'opposition camerounaise, dans son ensemble, hausse le ton.

Le SDF, conduit par son président Joshua Osih, a organisé une conférence de presse le 23 juillet pour dénoncer « l'absence prolongée » du chef de l'État. Joshua Osih a qualifié le silence des autorités d'« indécent et méprisant », estimant que la gestion actuelle de l'État s'apparente à un « pilotage automatique ».

L'Union Démocratique du Cameroun (UDC), dirigée par Hermine Patricia Tomaino Ndam Njoya, réclame des « éclaircissements sur la continuité de l'État » et rappelle que le poste de vice-président, réintroduit dans la Constitution en avril 2026, demeure vacant.

Un député d'opposition, Jean Michel Nintcheu, a même demandé au Conseil constitutionnel de déclarer la vacance de la présidence.

Le parti au pouvoir, le RDPC, tente de calmer le jeu. Le 22 juillet, il a convoqué une réunion « importante » de ses cadres, sans toutefois lier explicitement cette réunion à l'absence de Biya. Christophe Mien Zok, un responsable du parti, a déclaré : « Le bureau n'est pas vacant. Le Lion (Biya) n'est pas parti ».

Un silence d'État : quand le gouvernement se contredit

Le problème, c'est que le gouvernement lui-même peine à donner une version cohérente de la situation.

- Samuel Mvondo Ayolo (directeur du Cabinet civil) affirme que Biya est en « très bonne santé », qu'il n'a « jamais été hospitalisé » et qu'il continue de travailler.

- René Emmanuel Sadi (ministre de la Communication) dit que Biya est « en bonne santé et travaille depuis Genève ».

- Jacques Fame Ndongo (ministre de l'Enseignement supérieur) assure que Biya suit « méticuleusement les dossiers ».

- Grégoire Owona (ministre du Travail) explique, lui, que le président est en « congé annuel » et qu'il a droit à des vacances comme tout citoyen.

Quatre ministres, quatre versions. Cette cacophonie officielle alimente la défiance et renforce le sentiment, exprimé par Ntimbane Bomo, d'un « mépris » des citoyens.

« Le président peut-il disparaître ? » : les questions que tout Camerounais se pose

Au-delà des arguments juridiques et politiques, c'est une question existentielle qui traverse la société camerounaise : un chef d'État élu peut-il s'absenter deux mois sans donner de nouvelles à son peuple ?

Le débat n'est pas nouveau. En octobre 2024, les autorités camerounaises ont interdit toute discussion publique sur la santé du président lors d'une précédente absence. Une mesure qui n'a fait qu'alimenter les rumeurs.

Aujourd'hui, les réseaux sociaux camerounais bouillonnent. Des hashtags comme OùEstBiya, PrésidentFantôme ou CamerounMéprisé circulent massivement. Les Camerounais de la diaspora, eux aussi, s'interrogent.

Car les enjeux sont immenses. Le Cameroun, plus grande économie d'Afrique centrale, fait face à des défis sécuritaires (régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest), économiques (inflation, chômage des jeunes) et institutionnels. Un exécutif absent, c'est un État qui ralentit.

Succession, vice-présidence et avenir institutionnel

L'absence de Biya ravive un sujet tabou : sa succession.

En avril 2026, les députés camerounais ont réintroduit le poste de vice-président, qui serait le premier à succéder au président en cas de vacance. Mais ce poste n'a jamais été pourvu. Biya n'a pas non plus nommé de nouveau gouvernement, malgré sa réélection en octobre 2025.

Cette situation crée un vide institutionnel qui inquiète les observateurs. « Une vacance du pouvoir constatée par le Conseil constitutionnel plongerait le Cameroun dans une crise sans précédent ».

Pour l'heure, le RDPC reste soudé derrière son président. Mais plus les jours passent, plus les tensions montent. Le calendrier électoral de 2027 (élections municipales et législatives) approche. Et sans président visible, sans gouvernement en place, la machine électorale pourrait s'enrayer.

Que dit la loi ? Ce que prévoit la Constitution camerounaise

Pour comprendre la portée de l'argumentation de Ntimbane Bomo, il faut revenir au texte constitutionnel.

L'article 6 de la Constitution du Cameroun dispose que la vacance de la Présidence de la République est constatée par le Conseil constitutionnel pour cause de décès, de démission ou d'empêchement définitif.

Mais la Constitution ne fixe aucun délai au-delà duquel l'absence d'un président serait considérée comme une « démission implicite ». C'est précisément ce vide juridique que Ntimbane Bomo entend exploiter.

Pour lui, ce n'est pas le nombre de jours qui compte, mais l'absence injustifiée du chef de l'État à son poste de travail, à Yaoundé, siège des institutions.

Une interprétation qui divise profondément la classe politique et juridique camerounaise. Mais qui, en l'absence de toute communication officielle claire, trouve un écho grandissant dans l'opinion.

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