RD CONGO :: Archives minières de la RDC : la guerre des cartes avec la Belgique :: CONGO DEMOCRATIC
© Camer.be : Paul Moutila | 21 Jul 2026 00:55:51 | 1044Cinq cents mètres de cartes, de relevés et de rapports miniers dorment dans les sous-sols de l'AfricaMuseum de Tervuren. Ces documents, héritage de la colonisation belge, pourraient valoir 24 000 milliards de dollars à la RDC. Mais entre la Belgique qui les détient, la RDC qui les réclame et KoBold Metals l'entreprise de Bill Gates et Jeff Bezos qui veut les numériser, une guerre des archives fait rage.
Tervuren, Belgique. Sous une porte blindée, dans les sous-sols de l'AfricaMuseum, dorment les secrets du sous-sol congolais.
Près de 500 mètres linéaires d'archives entre 3 et 4 millions de documents s'entassent dans des armoires en fer gris. Des cartes dessinées à la main. Des rapports tapés à la machine à écrire. Des milliers de photos. Des relevés géologiques minutieux réalisés par des explorateurs belges dans des régions alors totalement inconnues.
Ces archives, héritage de la colonisation, pourraient valoir 24 000 milliards de dollars. Elles recèlent les coordonnées des gisements de cobalt, de cuivre, de coltan, de lithium les métaux critiques de la transition énergétique mondiale.
Mais à qui appartiennent ces documents ?
La RDC, qui figure parmi les 15 pays les moins avancés du monde malgré ses richesses, les réclame pour affirmer sa « souveraineté géoscientifique ». La Belgique, qui les détient physiquement, assure qu'il s'agit « d'archives belges » et refuse de les céder en bloc. Et KoBold Metals, la société américaine soutenue par Bill Gates et Jeff Bezos, veut les numériser pour cartographier les futurs gisements.
Trois acteurs. Une même obsession : le sous-sol congolais. Et une question fondamentale : la RDC contrôle-t-elle vraiment ses propres richesses ?
Archives de Tervuren : la guerre secrète des cartes minières qui oppose la Belgique, la RDC et les milliardaires américains
L'AfricaMuseum de Tervuren, anciennement Musée royal de l'Afrique centrale, abrite une collection unique au monde. Près de 500 mètres linéaires de documents géologiques sur le sous-sol de la République démocratique du Congo.
« Le contenu des documents est absolument incroyable » , confie François Kervyn, le géologue du musée qui dirige le projet de numérisation.
Ces archives comprennent des cartes, des relevés miniers, des rapports de prospection et des notes de terrain. Elles sont le fruit de décennies de travail effectué par des géologues belges dans des régions alors inexplorées.
« C'est le résultat d'un travail énorme accompli par des personnes qui ont consacré une grande partie de leur vie à des observations de terrain. Ils se sont rendus dans des régions complètement inexplorées pour réaliser des relevés, sans les outils de positionnement que nous avons aujourd'hui » , ajoute Kervyn.
La valeur de ces informations est estimée par l'U.S. International Trade Administration à 24 000 milliards de dollars pour les ressources minières encore inexploitées de la RDC.
Comment ces archives sont-elles arrivées en Belgique ?
Contrairement à une idée répandue, ces archives ne sont pas le fruit d'un pillage organisé. Elles proviennent principalement de sociétés minières belges qui ont fait faillite ou ont cessé leurs activités au Congo dans les années 1960 et 1970.
« Ces documents sont arrivés chez nous suite à la cessation d'activité de compagnies minières. Ce sont aussi des travaux de géologues partis à la retraite et souhaitant laisser leur patrimoine intellectuel à notre institution » , explique François Kervyn.
Elles concernent non seulement la RDC, mais aussi le Rwanda, le Burundi et d'autres pays d'Afrique centrale où des entreprises belges étaient actives.
Le bras de fer à trois : Belgique, RDC et KoBold Metals
L'affaire a pris une nouvelle dimension en juillet 2025, lorsque le gouvernement congolais a signé un accord avec KoBold Metals pour numériser les archives et les rendre accessibles au public via le Service géologique national du Congo.
KoBold Metals n'est pas une entreprise minière ordinaire. Fondée en 2018 et soutenue par Breakthrough Energy Ventures (le fonds de Bill Gates), elle compte parmi ses investisseurs Jeff Bezos et le fonds Andreessen Horowitz. La société utilise l'intelligence artificielle pour identifier de nouveaux gisements de cuivre, de cobalt, de nickel et de lithium.
L'accord avec Kinshasa, signé le 17 juillet 2025 en présence du président Félix Tshisekedi, prévoit un accès « public et gratuit » aux données via le Service géologique national.
Mais la Belgique a dit non.
Pourquoi la Belgique refuse-t-elle ?
« Nous souhaitons réaliser nous-mêmes la numérisation, de manière scientifique, et ne pas la confier à une entreprise privée » , a expliqué Bart Ouvry, directeur de l'AfricaMuseum.
Le musée invoque plusieurs arguments :
1. Le caractère public des archives : « Ce sont des archives publiques, et non des archives d'entreprise que l'on peut simplement céder » , insiste Bart Ouvry.
2. Le risque de monopole : « Accorder un monopole à une entreprise pour plusieurs années semblait délicat » , confie-t-il.
3. La souveraineté belge : « Ce sont des archives belges. Elles traitent du Congo, mais aussi d'autres pays comme le Rwanda, le Burundi » , rappelle le directeur.
4. Un projet déjà en cours : avec le soutien financier de l'Union européenne, le musée a déjà recruté quatre scientifiques et quatre archivistes pour un programme de numérisation qui devrait s'étaler sur cinq ans.
« La Belgique ne peut pas accorder un accès privilégié et exclusif à une société privée étrangère avec laquelle elle n'a aucun lien contractuel » , a renchéri la ministre belge en charge du Numérique, Vanessa Matz.
La pression américaine
L'affaire a pris une dimension diplomatique. Selon le quotidien flamand De Standaard, l'administration Trump a exercé des pressions politiques sur le musée pour transférer les archives à KoBold Metals.
« Il y a eu des contacts techniques avec le gouvernement congolais il y a quelques mois » , a confirmé un porte-parole du ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot. « L'ambassade américaine a également eu une réunion à ce sujet avec notre bureau Afrique » .
Le bureau de Prévot soutient la position de l'AfricaMuseum : un processus de numérisation est déjà en cours entre le musée et le gouvernement congolais, et « il n'est pas dans l'intention qu'une entreprise privée se voit simplement accorder un accès privilégié ou exclusif » .
La position de la RDC : une question de souveraineté
Pour le gouvernement congolais, l'enjeu dépasse largement la simple numérisation.
« La RDC veut passer à la phase de mise en œuvre, car il est nécessaire d'accélérer la découverte de nouveaux gisements minéraux. Une très grande partie de la RDC n'a pas encore été explorée » , a déclaré un porte-parole du ministère congolais des Mines.
Le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, a rencontré les autorités belges et européennes à Bruxelles le 9 juin 2026 pour jeter les bases d'une feuille de route commune. L'objectif : la digitalisation et la restitution progressive des données stratégiques.
Le ministère congolais a qualifié cette initiative d'« étape importante » pour renforcer sa « souveraineté géoscientifique » et rendre son secteur minier plus compétitif et attractif pour les investisseurs.
KoBold Metals ne baisse pas les bras
Malgré le refus de la Belgique, KoBold Metals avance sur d'autres fronts. L'entreprise a obtenu sept permis pour explorer le lithium et d'autres minéraux en RDC.
Elle a également commencé à numériser les archives détenues par l'université de Lubumbashi dans le sud du pays.
« Le projet a débuté en avril et nous avons déjà numérisé environ 170 000 pages » , a déclaré Benjamin Katabuka, responsable de KoBold Metals en RDC.
L'entreprise utilise une technologie qui rend les documents scannés accessibles en ligne aux investisseurs potentiels « en moins d'une minute » .
La course mondiale aux métaux critiques
Ce bras de fer s'inscrit dans un contexte plus large : la course mondiale aux métaux critiques.
La RDC possède certaines des terres les plus riches de la planète en cobalt, cuivre, coltan, lithium des minéraux essentiels pour les batteries de voitures électriques, les téléphones portables, les systèmes d'armes et les technologies d'énergie renouvelable.
Les États-Unis, la Chine et les puissances européennes se livrent une concurrence acharnée pour sécuriser leurs approvisionnements. La RDC, bien que classée parmi les 15 pays les moins avancés du monde, est au cœur de cette bataille.
Une question qui dépasse les archives
Au-delà du conflit juridique et diplomatique, une question fondamentale se pose : la RDC contrôle-t-elle vraiment ses ressources ?
Les archives sont en Belgique, pas en Afrique. La Belgique fixe le rythme et les conditions de leur restitution. La loi belge de 2022 exclut même les archives de la restitution.
KoBold Metals, soutenue par des milliardaires américains, veut les données pour cartographier les gisements avant les Congolais eux-mêmes. L'accord avec Kinshasa promet un accès public gratuit. Mais qui en profite en premier ? L'entreprise étrangère.
« Ce ne sont pas seulement les minéraux présents dans le sol qu'ils veulent. Ils veulent des données, des informations sur l'emplacement de ces métaux critiques, avant les Congolais propriétaires de ces ressources. »
Ce que l'on sait et ce que l'on ignore encore
Ce qui est confirmé :
- 500 mètres d'archives minières sont conservées à l'AfricaMuseum de Tervuren.
- Leur valeur est estimée à 24 000 milliards de dollars.
- KoBold Metals a signé un accord avec la RDC pour les numériser en juillet 2025.
- La Belgique a refusé l'accès exclusif à l'entreprise américaine.
- Un projet de numérisation financé par l'UE est en cours.
- Une feuille de route bilatérale a été signée le 9 juin 2026.
Ce qui reste à éclaircir :
- Le calendrier précis de la restitution des copies numériques.
- L'issue des négociations entre la Belgique, la RDC et KoBold Metals.
- La capacité de la RDC à utiliser ces données pour son développement.
Qu'en pensez-vous ? La Belgique doit-elle restituer les archives minières à la RDC ?
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