Barrage de Nachtigal : 30 millions d’euros manquent, l’État au pied du mur
© Camer.be : Onana Nestor | 31 oct. 2026 12:46:00 | 420Nachtigal : 30 millions d’euros à rembourser sous 30 jours. Arriérés de 70 milliards FCFA, garantie Banque mondiale presque épuisée. Ce qui se joue pour le Cameroun.
La centrale qui devait sécuriser l’électricité du Cameroun est devenue le point de fragilité de ses finances publiques.
Un chiffre résume la situation : 55 milliards FCFA sur les 56 milliards de la ligne de crédit ont déjà été tirés. Il reste moins de 10 millions d’euros. Et le compte qui doit rembourser les prêteurs n’a pas été approvisionné en décembre 2025, plaçant NHPC en défaut vis-à-vis de ses bailleurs. Si l’État ne trouve pas 30 millions d’euros dans les trente jours, ce n’est pas seulement Nachtigal qui vacille. C’est la signature du Cameroun aux yeux de la Banque mondiale.
Comment un barrage de 420 MW a mis l’État sous tension
Le barrage de Nachtigal, c’est 420 mégawatts, sept turbines de 60 MW, un investissement de 786 milliards FCFA. Mis en service commercialement en 2025, il doit augmenter de 30 % la capacité électrique installée du Cameroun et porter la part de l’hydraulique dans le mix national. Sur le papier, c’est le plus grand projet hydroélectrique d’Afrique à capitaux majoritairement privés.
Les actionnaires ? EDF (40 %), la Société financière internationale du groupe Banque mondiale (20 %), l’État du Cameroun (15 %), Africa50 (15 %) et STOA (10 %). Un montage exemplaire. Sauf que l’exemplarité a un coût de fonctionnement. Et ce coût, c’est Eneo qui l’acquitte. Ou plutôt qui devrait l’acquitter.
Depuis la mise en service du barrage, NHPC facture 10 milliards FCFA par mois à Eneo, que l’électricité soit consommée ou non. C’est le contrat. Le PPA signé en 2018 ne prévoit aucune flexibilité sur ce point. Mais Eneo, étranglée par sa propre trésorerie, ne paie plus. L’énergéticien camerounais traînait déjà une dette de 800 milliards FCFA à la fin 2024. Les lignes de transport depuis Nyom ne sont pas toutes achevées, l’évacuation vers Yaoundé reste partielle, et une partie de la production ne trouve pas preneur. Résultat : les paiements d’Eneo couvrent moins de 50 % des factures mensuelles.
NHPC a donc activé la garantie. Pas la garantie de la Banque mondiale directement, mais la lettre de crédit stand-by (SBLC) de 86 millions d’euros émise par Société Générale Paris sur instruction de l’État, elle-même contre-garantie par l’IBRD, la branche prêteuse de la Banque mondiale. À hauteur de 55 milliards FCFA sur 56. Il reste une enveloppe résiduelle. Elle ne suffira pas à couvrir la prochaine échéance semestrielle.
70 milliards FCFA d’impayés et un compte vide
Les chiffres sont documentés. Les factures impayées de l’État à NHPC atteignent près de 70 milliards FCFA (environ 125,7 millions de dollars), selon les informations obtenues par Business in Cameroon. La dette s’est construite par paliers : 53 milliards entre août et novembre 2025, puis environ 10 milliards supplémentaires chaque mois depuis janvier 2026, soit près de sept mois de factures non réglées.
Fin janvier 2026, NHPC a formellement alerté le ministère de l’Eau et de l’Énergie, puis le ministère des Finances, sur l’épuisement de sa trésorerie. Le compte de réserve dédié au remboursement des prêteurs n’a pas été alimenté pour décembre 2025. NHPC est en défaut. Les actionnaires et les créanciers se sont réunis à Paris le 27 janvier 2026. Les prêteurs ont refusé la création d’une réserve opérationnelle et conditionnent toute flexibilité future à des garanties supplémentaires.
« Pour le moment, la garantie n’est pas épuisée et il ne faut surtout pas qu’elle le soit, car elle est contre-garantie par la Banque mondiale », confie une source au fait du dossier à Investir au Cameroun.
La phrase dit tout. Ce n’est pas la lettre de crédit qui inquiète. C’est ce qu’il y a derrière.
Pourquoi la Banque mondiale est dans la boucle (et pourquoi elle ne veut pas payer)
En 2018, la Banque mondiale a structuré son soutien à Nachtigal autour de deux instruments : une garantie de prêt de 171 millions d’euros pour mobiliser les banques commerciales locales, et une garantie de paiement de 86 millions d’euros (environ 100 millions de dollars) pour couvrir les obligations de l’État au titre du PPA. Cette garantie de paiement est adossée à la SBLC de Société Générale Paris.
Le mécanisme est simple. Si l’État ne paie pas NHPC, NHPC tire sur la SBLC. Si la SBLC est épuisée, Société Générale se retourne vers la Banque mondiale, qui honore sa contre-garantie. La Banque mondiale paie, puis se rembourse sur le Cameroun. Sauf qu’un appel à la garantie de l’IBRD n’est pas un incident technique. C’est un signal envoyé à tous les bailleurs du pays.
Le rapport d’achèvement de la Banque mondiale, publié en mars 2026, le dit sans détour : la facilité de lettre de crédit garantie par l’IBRD « a été tirée à plusieurs reprises jusqu’à quasi-épuisement, augmentant la probabilité d’un appel à la garantie de la Banque mondiale si les montants tirés n’étaient pas remboursés ». Le document mentionne aussi un dépassement de coût de 29,4 millions de dollars dû à des défis imprévus.
Ce que craint Yaoundé, c’est la cascade. Le déclenchement de la contre-garantie pourrait conduire à la suspension de certains financements de la Banque mondiale au Cameroun, avec des effets qui iraient bien au-delà du seul dossier Nachtigal. Le Cameroun a besoin de l’institution de Bretton Woods pour d’autres programmes. Une mise en défaut sur Nachtigal fermerait des portes.
La course aux 100 milliards FCFA
Le ministère des Finances ne reste pas les bras croisés. Depuis le quatrième trimestre 2025, il négocie avec Société Générale Cameroun et plusieurs banques locales pour mettre en place une ligne de crédit revolving de 80 à 100 milliards FCFA destinée à payer NHPC plus régulièrement et à renflouer la SBLC avant qu’elle ne soit totalement consommée. Une première mobilisation de 20 milliards FCFA a été obtenue auprès de Société Générale et CCA Bank, via un accord signé le 25 novembre 2025. Mais NHPC n’a reçu qu’environ 10 milliards en décembre 2025.
Afriland First Bank, UBA, SCB Cameroun et Access Bank ont manifesté leur intérêt. Leurs dossiers sont passés en comité de crédit. Si les quatre valident, leurs engagements pourraient représenter 42 milliards FCFA supplémentaires : 10 milliards pour Afriland, 12 pour UBA, 10 pour SCB, 10 pour Access.
Le calendrier est serré. L’objectif est de réapprovisionner le mécanisme avant avril 2026, selon les informations d’Investir au Cameroun. Une autre opération, portée par SCB Cameroun avec Financia Capital comme arrangeur, vise à lever 56 milliards FCFA spécifiquement pour la SBLC, en associant potentiellement Attijariwafa Bank, la maison mère de SCB.
Mais les négociations sont encore en phase juridique, et la structuration financière n’est pas totalement arrêtée. Pendant ce temps, l’échéance de 30 millions d’euros approche.
Ce que Nachtigal dit de l’économie camerounaise (et ce que ça cache)
Nachtigal n’est pas un accident. C’est un révélateur.
Le projet a été conçu comme un partenariat public-privé exemplaire. Des actionnaires internationaux solides. Une garantie de la Banque mondiale. Un PPA de long terme. Une capacité de production qui devait tirer tout le système électrique vers le haut. Sur le papier, le risque était réparti. Dans les faits, le maillon faible est apparu au bout de la chaîne : Eneo, le distributeur public, n’a pas les moyens de payer l’électricité qu’il reçoit.
L’État se retrouve donc à financer deux fois. Une première fois comme actionnaire de NHPC (15 %). Une deuxième fois comme garant des obligations d’Eneo via la SBLC. Et une troisième fois, potentiellement, comme débiteur ultime de la Banque mondiale si la contre-garantie est appelée.
Ce n’est pas une crise de l’électricité. C’est une crise de liquidités qui remonte la chaîne. Les 70 milliards FCFA dus à NHPC ne sont qu’une partie visible. Derrière, il y a la dette d’Eneo, les subventions implicites du secteur, et la difficulté structurelle de l’État camerounais à payer ses propres opérateurs à temps.
Le barrage fonctionne. Les turbines tournent. Les 420 MW sont là. Mais l’électricité produite ne se transforme pas en argent frais pour rembourser les prêteurs. Et c’est tout le paradoxe de Nachtigal : un actif qui produit, mais qui ne rapporte pas assez vite pour couvrir ses dettes.
La question que personne ne pose à Yaoundé
Que se passe-t-il si les 100 milliards FCFA de revolving ne sont pas bouclés avant l’échéance ?
Deux scénarios. Le premier : NHPC tire ce qui reste sur la SBLC, Société Générale Paris se retourne vers la Banque mondiale, et l’IBRD honore sa garantie. Le Cameroun rembourse ensuite la Banque mondiale, mais avec un coût réputationnel difficile à chiffrer. Les autres bailleurs regarderont. Les agences de notation aussi.
Le deuxième : un accord est trouvé in extremis avec les banques locales. Les signatures tombent. La SBLC est renflouée. L’échéance est honorée. Nachtigal respire. Jusqu’à la prochaine.
À ce stade, aucun des deux scénarios n’est confirmé. Contacté, le ministère des Finances n’a pas répondu à nos sollicitations avant publication. NHPC n’a pas souhaité commenter. La Banque mondiale n’a pas fait de déclaration publique sur l’état exact de la contre-garantie.
Une chose est sûre : le compte de réserve n’a pas été alimenté en décembre. Et les 30 millions d’euros ne sont pas encore sur la table.
Qu’est-ce que la garantie de la Banque mondiale sur Nachtigal ?
C’est une contre-garantie de 86 millions d’euros accordée par l’IBRD à Société Générale Paris, qui a émis une lettre de crédit stand-by au bénéfice de NHPC. Si l’État camerounais ne paie pas, NHPC tire sur la lettre, et la Banque mondiale rembourse Société Générale.
Pourquoi l’État camerounais doit-il 70 milliards FCFA à Nachtigal ?
Parce qu’Eneo, le distributeur d’électricité, ne paie plus ses factures à NHPC. L’État, en tant que garant d’Eneo dans le cadre du PPA, accumule les arriérés. Ces impayés ont vidé la trésorerie de NHPC et consommé la lettre de crédit.
Que risque le Cameroun si la garantie de la Banque mondiale est appelée ?
Une suspension potentielle de certains financements de la Banque mondiale, un signal négatif pour les autres bailleurs, et un coût réputationnel sur la signature souveraine du pays.
Le barrage de Nachtigal fonctionne-t-il ?
Oui. Les 420 MW sont injectés dans le réseau. Le problème n’est pas la production, mais le paiement de l’électricité par Eneo.
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