Éthiopie : la guerre qui menace le commerce mondial
© Camer.be : Paul Moutila | 15 oct. 2026 02:10:00 | 413Éthiopie : reprise de Mekele, coalition rebelle, rupture avec l'Érythrée. La guerre menace la mer Rouge et le commerce mondial. Décryptage.
Quatre ans après l'accord de Pretoria, l'Éthiopie replonge dans une guerre civile qui s'internationalise et menace l'une des routes maritimes les plus stratégiques du monde.
Le 4 octobre 2026, les forces fédérales éthiopiennes ont repris Mekele, la capitale du Tigré, après le retrait du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Le 1er octobre, l'Éthiopie et l'Érythrée ont rompu toutes relations diplomatiques. Le 20 septembre, sept groupes armés ont formé une coalition pour renverser le gouvernement d'Abiy Ahmed. En moins de trois semaines, la Corne de l'Afrique est redevenue la poudrière du monde.
Et cette fois, l'explosion pourrait emporter bien plus que l'Éthiopie.
Mekele est tombée. La guerre, elle, continue.
La capitale du Tigré est aux mains des forces fédérales depuis le 4 octobre 2026. Les combattants du TPLF se sont retirés. Leur leadership parle d'une « décision tactique », pas d'une défaite. Mais dans les rues de Mekele, les commerces sont fermés. Des témoins font état de pillages de bâtiments publics lors du retrait des forces tigréennes.
Depuis, l'armée éthiopienne poursuit son avance vers le nord. Le 12 octobre, elle est entrée dans Adwa, une ville de plus de 50 000 habitants située à une quarantaine de kilomètres de la frontière érythréenne. Une source humanitaire a confirmé l'information à l'AFP. Adwa avait déjà été le théâtre d'une frappe de drone le 4 octobre, visant un hôtel où se trouvaient, selon l'ACLED, entre cinq et neuf personnes, dont des membres des forces de sécurité.
Pourquoi Adwa compte. Parce que c'est la dernière grande ville avant l'Érythrée. Et parce que, jusqu'à récemment, le Tigré servait de zone tampon entre les deux armées. Ce tampon a disparu. Les forces fédérales éthiopiennes se retrouvent désormais face aux troupes érythréennes, que le gouvernement d'Addis-Abeba accuse de soutenir le TPLF. Une source sécuritaire étrangère a indiqué à l'AFP que 5 000 à 8 000 soldats érythréens seraient présents au Tigré.
Le 8 octobre, des drones éthiopiens ont frappé à plusieurs reprises des troupes érythréennes déployées autour d'Adigrat, selon l'ACLED et plusieurs témoins. Des munitions et des véhicules ont été touchés. La guerre par procuration a commencé.
La coalition des sept
Le 20 septembre 2026, sept groupes armés éthiopiens ont annoncé la création de la « Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie ». Leur objectif : renverser Abiy Ahmed et établir un gouvernement de transition inclusif.
La composition de cette coalition a de quoi surprendre. Elle rassemble le Mouvement national amhara des Fano, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), l'Armée de libération oromo (OLA), le Front national de libération de l'Ogaden (ONLF), et trois autres mouvements issus des régions Afar, Benishangul et Gumuz.
Le plus notable : Fano et le TPLF, ennemis jurés pendant la guerre de 2020-2022, se retrouvent dans le même camp. À l'époque, les Fano combattaient aux côtés de l'armée fédérale contre les Tigréens. Aujourd'hui, ils sont alliés. C'est dire à quel point la situation a basculé.
L'analyste Yohannes Woldemariam, cité par l'AGP, souligne toutefois que leurs divergences territoriales, notamment sur l'ouest du Tigré, pourraient rendre la coordination difficile. Mais l'annonce, en elle-même, est un signal : le mécontentement envers Abiy Ahmed traverse désormais les lignes ethniques.
Assab, ou la « prison géographique »
Abiy Ahmed a été reconduit pour un second mandat le 6 octobre 2026. Dans son discours d'investiture, il a réitéré son ambition : garantir à l'Éthiopie un accès à la mer Rouge. « Sur la base du principe du donnant-donnant, nous travaillerons diligemment pour garantir que l'Éthiopie ait un accès à la mer », a-t-il déclaré devant le Parlement.
L'Éthiopie est enclavée depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993. Le pays a perdu le port d'Assab. Depuis, il dépend du port de Djibouti pour ses échanges. Abiy Ahmed qualifie cette situation de « prison géographique ». Et il ne cache pas que le port érythréen d'Assab, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière éthiopienne, serait un objectif légitime.
À Asmara, ces déclarations sont perçues comme une menace existentielle. L'Érythrée a demandé au Conseil de sécurité des Nations unies de prendre des « mesures dissuasives » contre ce qu'elle qualifie de « déclaration de guerre » de l'Éthiopie. Le 1er octobre, les deux pays ont rompu toutes relations diplomatiques.
Deux blocs, deux mondes
Derrière cette guerre, une configuration géopolitique complexe. D'un côté, le gouvernement éthiopien, soutenu par les Émirats arabes unis, Israël et, selon plusieurs sources, les Forces de soutien rapide (RSF) soudanaises. De l'autre, l'Érythrée, l'Égypte, l'Arabie saoudite et l'armée soudanaise du général Bourhane.
L'Égypte est en conflit avec l'Éthiopie depuis des années sur le barrage de la Renaissance, inauguré en septembre 2025. Le Caire craint que le barrage ne réduise le débit du Nil. Le 5 octobre 2026, les dirigeants égyptien, érythréen, soudanais et somalien se sont réunis à New Alamein, en Égypte, pour affirmer que « la gouvernance de la mer Rouge est la responsabilité exclusive des États riverains ».
La Chine entretient des relations avec les deux camps. Les États-Unis, eux, ont levé leurs sanctions contre l'Érythrée le 18 septembre 2026, deux jours avant la formation de la coalition rebelle. Un timing qui interroge.
Le paradoxe éthiopien
L'Éthiopie est un pays de paradoxes. Près de 140 millions d'habitants. L'une des plus grandes armées d'Afrique. Une croissance du PIB de 9,2 % projetée pour 2026, la plus élevée d'Afrique subsaharienne selon le FMI. Ethiopian Airlines, premier transporteur aérien du continent, représente 4,5 % du PIB national. Addis-Abeba est la capitale officieuse de l'Union africaine.
Et pourtant, le pays est au bord de l'implosion. La guerre de 2020-2022 au Tigré a fait près de 600 000 morts. Aujourd'hui, la nouvelle vague de violences risque de surpasser ce bilan. Les combats touchent le Tigré, l'Amhara et l'Afar. L'armée fédérale doit lutter sur plusieurs fronts simultanément.
« Si le gouvernement fédéral et la coalition rebelle ne s'assoient pas à la table des négociations, et si les acteurs extérieurs continuent d'inonder la région d'armes, l'Éthiopie risque de devenir non pas un leader régional, mais un trou noir aspirant l'ensemble de la Corne de l'Afrique », avertit un diplomate africain basé à Addis-Abeba, qui a requis l'anonymat.
Pourquoi l'Éthiopie est-elle en guerre au Tigré ?
Le TPLF a lancé des attaques contre les forces fédérales le 23 septembre 2026. Les combats ont repris après une trêve fragile de quatre ans. L'armée fédérale a riposté et repris Mekele le 4 octobre.
Quelle est la position de l'Érythrée dans ce conflit ?
L'Éthiopie accuse l'Érythrée de soutenir le TPLF et d'avoir déployé 5 000 à 8 000 soldats au Tigré. L'Érythrée dément et accuse l'Éthiopie de préparer une guerre pour s'emparer du port d'Assab.
Pourquoi la mer Rouge est-elle stratégique ?
La mer Rouge est l'une des routes maritimes les plus importantes du monde. Environ 12 % du commerce mondial y transite. Toute perturbation affecte directement l'économie globale.
Qui soutient l'Éthiopie ? Qui soutient l'Érythrée ?
L'Éthiopie est soutenue par les Émirats arabes unis, Israël et, selon plusieurs sources, les RSF soudanaises. L'Érythrée est soutenue par l'Égypte, l'Arabie saoudite et l'armée soudanaise.
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