Dette publique : le Cameroun rembourse en s'endettant
© Camer.be : Paul Moutila | 10 Aug 2026 20:07:03 | 1873La dette du Cameroun a explosé de 900 à 15 600 milliards FCFA depuis le PPTE. Entre emprunts usuraires, risques de surendettement et 40 000 milliards détournés, plongée dans une crise annoncée.
En 2006, le Cameroun fêtait la fin de son fardeau de la dette. Dix-sept ans plus tard, l'endettement a été multiplié par dix-sept et les « Mozart de la finance » continuent d'emprunter à des taux usuraires.
Le Cameroun a atteint le point d'achèvement de l'initiative PPTE en 2006. Sa dette publique était alors réduite à 900 milliards de FCFA en 2009. Dix-sept ans plus tard, au 30 juin 2026, elle culmine à 15 607 milliards de FCFA une multiplication par 17 .
Comment en est-on arrivé là ? Comment un pays qui avait enfin retrouvé une respiration budgétaire a-t-il pu replonger dans l'endettement massif au point d'être classé à « risque de surendettement extérieur élevé » par le FMI ? La réponse tient en deux mots : endettement chronique et pillage systémique.
Le point d'achèvement PPTE : une promesse non tenue
En 2006, le Cameroun franchissait une étape historique. L'initiative PPTE (Pays pauvres très endettés) lui ouvrait la voie vers un allègement significatif de sa dette extérieure. Les conséquences immédiates étaient claires : réduction drastique du fardeau, diminution du service de la dette, amélioration de la soutenabilité et possibilité de recommencer à emprunter dans des conditions renouvelées.
En 2009, trois ans après ce point d'achèvement, la dette du Cameroun était tombée à 900 milliards de FCFA . Un chiffre qui, rétrospectivement, apparaît comme un lointain souvenir.
2026 : la dette à 15 607 milliards une explosion sans précédent
Car en 2026, la réalité est tout autre. Selon le rapport mensuel de la Caisse autonome d'amortissement (CAA) publié le 27 juillet 2026, l'encours total de la dette publique du Cameroun s'établit à 15 607 milliards de FCFA (environ 27 milliards USD) à fin juin 2026, représentant 44,2 % du PIB .
À fin mars 2026, le chiffre était de 15 416 milliards, soit 44,3 % du PIB . En un trimestre, la dette a encore gonflé de près de 200 milliards.
En 17 ans, la dette camerounaise a été multipliée par 17. Une progression qui interroge : où sont passés ces milliers de milliards empruntés ?
Des emprunts à taux usuraires pour rembourser des emprunts
Le mécanisme est aujourd'hui bien rodé. Le Cameroun s'endette à des taux d'intérêt de plus en plus élevés pour rembourser des emprunts antérieurs dont la pertinence est, pour beaucoup, des plus questionnables.
L'économiste Louis-Marie Kakdeu, second vice-président du SDF, alerte : « Au Cameroun, le service de la dette absorbe une part croissante des recettes publiques » . Sur le premier semestre 2026, 85,8 % du service cumulé de la dette a été consacré au seul remboursement du principal . Autrement dit : le pays rembourse, mais peine à investir.
Signal d'alarme supplémentaire : 87 % des nouveaux prêts signés en juin 2026 sont non concessionnels, c'est-à-dire à des conditions de marché défavorables, en contradiction avec la stratégie officielle qui privilégie les financements concessionnels . L'émission d'eurobond de janvier 2026 a été réalisée à un coupon de 8,875 % un taux qui frôle l'usure .
5 000 milliards supplémentaires dans les trois prochaines années
Et ce n'est pas fini. Les stratèges de l'endettement annoncent déjà que 5 000 milliards de FCFA supplémentaires viendront s'ajouter à la dette au cours des trois prochaines années. Une perspective qui, selon les analyses du FMI, place le Cameroun dans une situation précaire.
L'analyse de viabilité de la dette (AVD) maintient le Cameroun dans la catégorie des pays à risque de surendettement extérieur élevé, malgré un reclassement récent de sa capacité de remboursement de « faible » à « moyenne » . Une nuance qui ne change pas l'essentiel.
La marge d'endettement : un leurre ?
Les autorités rassurent : le ratio dette/PIB de 44,2 % reste sous le seuil communautaire de 70 % fixé par la CEMAC. Mieux : le Cameroun disposerait d'une « marge nette d'endettement » d'environ 18 000 milliards de FCFA d'ici 2030 pour rester sous ce plafond .
Mais ce calcul arithmétique occulte une réalité plus brutale. La CAA elle-même qualifie le risque de surendettement du Cameroun d'élevé, en raison du dépassement du seuil de viabilité du service de la dette extérieure rapporté aux recettes d'exportation . Le problème n'est pas le ratio dette/PIB c'est la capacité réelle à honorer les obligations avec les devises que le pays génère .
Des arriérés cachés qui alourdissent la facture
La situation est d'autant plus préoccupante que les chiffres officiels ne disent pas tout. Selon le Rapport sur l'exécution de la loi de finances 2024 de la Chambre des Comptes de la Cour suprême, les « Restes à Payer » (RAP) des dépenses engagées mais non réglées atteignent 926,5 milliards FCFA, presque le double de leur niveau de 2023 . Ces montants ne sont pas intégrés dans la dette publique officielle, ce qui, selon la Cour, « masque une part substantielle de l'endettement réel de l'État » .
À cela s'ajoutent les dettes non consolidées : 800 milliards pour la SOCADEL, 121 milliards des collectivités territoriales envers le FEICOM, 540 milliards pour la raffinerie de Kribi et 626 milliards pour la centrale PAD . Des engagements hors bilan qui pourraient faire basculer la trajectoire de soutenabilité.
40 000 milliards de détournements : le scandale qui saigne le pays
Mais comment expliquer une telle explosion de la dette dans un pays qui, paradoxalement, regorge de richesses naturelles ?
La réponse est dans le chiffre qui fâche : plus de 40 000 milliards de FCFA auraient été détournés sous la gouvernance de Paul Biya . En numéraire, les détournements de deniers publics seuls s'élèvent à ce montant vertigineux, auquel s'ajoutent les manques à gagner sur les ventes frauduleuses de pétrole avec des décotes de 35 % à 70 % par rapport aux cours mondiaux et la spoliation des ressources aurifères et diamantifères .
« En toute impunité », souligne un rapport d'enquête. Car les scandales qui émaillent les 43 dernières années CAN de football, stade d'Olembé, ventes de pétrole à Glencore et Vittol n'ont jamais donné lieu à des sanctions . Et ce, alors même que de proches collaborateurs de Paul Biya et des ministres en exercice sont « cités en surabondance » dans ces affaires .
Le service de la dette et la « saignée » qui continue
L'économiste Louis-Marie Kakdeu tire la sonnette d'alarme : sans accord avec le FMI, le Cameroun s'engagerait dans « un véritable cercle vicieux » caractérisé par la perte de près de 94 milliards FCFA de financements concessionnels, une possible dégradation de la note souveraine et une hausse mécanique du coût de la dette .
Les recettes publiques, déjà sous pression, ne suivent pas. Entre janvier et mars 2026, l'État n'a mobilisé que 1 331,7 milliards FCFA sur un objectif trimestriel de 2 181 milliards un taux de mobilisation de seulement 61 % . Les décaissements extérieurs n'atteignent que 36,2 % des prévisions semestrielles de la loi de finances 2026 .
Quelle issue ?
Le Cameroun se trouve à la croisée des chemins. D'un côté, des besoins d'investissement colossaux pour les infrastructures. De l'autre, un endettement qui explose et une corruption qui saigne les finances publiques. Au milieu, une population qui paie la facture sous forme de services publics dégradés, d'électricité qui reste un luxe et de perspectives d'avenir compromises.
Le président Paul Biya, au pouvoir depuis 43 ans, a lui-même reconnu l'ampleur du problème dans son discours du 10 février 2026, évoquant « l'épineux problème de la corruption » . Mais les actes tardent à suivre les paroles.
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#Cameroun #DettePublique #PPTE #Corruption #PaulBiyaLire aussi
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