Cameroun - Paul Biya absent depuis 58 jours : coup d'État silencieux en préparation ?
© Camer.be : Avec Thierry BIASSI | 04 Aug 2026 17:23:11 | 656Paul Biya, 93 ans, est absent du Cameroun depuis 58 jours. Remaniements militaires, silence des institutions, précédents historiques : un coup d'État silencieux se prépare-t-il à Yaoundé ? Enquête.
58 jours sans Paul Biya, des généraux nommés, un peuple qui attend des réponses : les signaux d'un coup d'État silencieux s'accumulent au Cameroun.
Le président Paul Biya, 93 ans, a quitté Yaoundé le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe ». Il n'est jamais rentré. Cela fait désormais 58 jours qu'aucun Camerounais ne l'a vu, qu'aucune image de lui n'a été diffusée, qu'aucune parole présidentielle n'a été prononcée.
Pendant ce temps, l'armée se réorganise. Cinq nouveaux généraux de brigade ont été nommés. Un nouveau commandant de la Garde présidentielle a été désigné. Un nouveau major général de l'état-major a pris ses fonctions. Le décor est planté.
Alors, question à voix haute celle que des millions de Camerounais se posent dans le silence des institutions : un coup d'État silencieux est-il en préparation à Yaoundé ?
Le silence qui en dit long
58 jours. C'est le temps qui s'est écoulé depuis que Paul Biya a quitté le Cameroun. 58 jours sans apparition publique, sans discours, sans image. Rien.
Le gouvernement a finalement brisé le silence le 2 août. René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, a affirmé au micro de RFI : « Le président Paul Biya est en vie. Le président Paul Biya n'a pas démissionné ». Il a promis un retour « très bientôt ».
Mais ces mots, attendus depuis 56 jours, ont-ils vraiment rassuré ? Dans les quartiers de Douala comme dans les salons de Yaoundé, le doute persiste.
Une armée qui se réorganise à distance
Le 3 août 2026, un décret présidentiel (n°2026/265) a nommé le général de brigade Beko'o Abondo Raymond Jean Charles à la tête de la Garde présidentielle l'unité chargée de la protection rapprochée du chef de l'État. C'est la première fois depuis la création de cette unité d'élite en 1985 qu'elle est placée sous le commandement d'un général de brigade.
Cinq nouveaux généraux de brigade ont été promus. Un nouveau major général de l'état-major, le général de division Ebaka Hippolyte, a remplacé son prédécesseur admis en deuxième section le 28 juillet. Six nouveaux commandants territoriaux ont été désignés dans quatre des cinq régions militaires.
Des remaniements « pas inhabituels » sous le régime Biya, selon la BBC. Mais leur timing en pleine absence présidentielle interroge. « Personne ne peut procéder à de telles nominations au sein de l'armée hormis le chef de l'État », commente un colonel à la retraite. La question est donc : qui signe vraiment ?
Le précédent qui inquiète
L'opposition ne s'y trompe pas. Mamadou Mota, vice-président du MRC, dénonce un « vide institutionnel flagrant ». « Un pays ne peut pas être gouverné par télécommande pendant que des défis socio-économiques critiques restent sans réponse », a-t-il déclaré.
L'histoire récente de l'Afrique centrale est jalonnée de scénarios similaires. En 2023, le Gabon voisin a connu un coup d'État militaire 48 heures après la réélection contestée d'Ali Bongo, affaibli par un AVC. En Algérie, c'est l'armée qui a mis fin au règne de Bouteflika, 85 ans, frappé par un AVC et réduit au silence pendant des années. Au Soudan, Omar El-Béchir, 82 ans, a été arrêté par ses propres généraux « pour protéger le pays ».
Le point commun ? L'âge, la maladie, le silence, puis la cacophonie et l'armée qui prend les rênes.
« Le Lion n'est pas parti » : la communication du RDPC face au vide
Face à l'inquiétude, le parti au pouvoir tente de rassurer. Christophe Mien Zok, directeur de la propagande du RDPC, écrivait le 15 juillet dans L'Action : « Le pouvoir n'est pas vacant. Le Lion n'est pas parti ».
Mais les mots d'un responsable politique suffisent-ils à combler l'absence de parole présidentielle ? « Le peuple camerounais a le droit d'être informé », insiste Roger Justin Noah. « Il n'y a pas lieu d'entretenir de l'ambiguïté autour de l'état de santé du président de la République ».
Un silence qui devient un message
Dans un pays hyper-présidentiel, le vide au sommet n'est jamais neutre. Le silence devient un message.
Depuis des semaines, des signaux s'accumulent. L'invisibilité du président. La cacophonie sur son état de santé un jour « il va bien », le lendemain « il se repose », après « il est en congé pour 80 jours ». Les proches du pouvoir qui « s'installent ailleurs ». Le ballet des généraux. Le silence des institutions Assemblée Nationale, Conseil Constitutionnel, Premier Ministre.
« Dans un pays normal, 60 jours sans voir le Président, on se poserait déjà la question : la Constitution prévoit quoi ? » résume l'humaniste Thierry Biassi, à l'origine de cette réflexion citoyenne. « Ici, silence radio. Tout le monde fait comme si tout allait bien. Quand les institutions se couchent, c'est que la décision a déjà été prise ailleurs. »
Pendant ce temps, le peuple paie
Pendant que le sommet se tait, le peuple paie. Pendant que les généraux sont nommés, le prix du sac de riz explose. Pendant que la famille sécurise ses maisons en Europe, des milliers d'enfants camerounais ne savent pas s'ils auront une craie à la prochaine rentrée.
« Gouverner un peuple sans lui parler. Décider de son avenir sans son avis. C'est ça le plus grand mépris », écrit Thierry Biassi.
Alors, coup d'État ou pas en préparation ? Personne n'a la preuve. Mais le silence tue plus que la vérité. Le Cameroun mérite de savoir qui tient le volant.
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