CAMEROUN :: Marafa Hamidou Yaya : le successeur qui a osé défier Biya :: CAMEROON
© Camer.be : Paul Moutila | 23 Jul 2026 09:48:53 | 488Condamné dans l'affaire Albatros, Marafa Hamidou Yaya croupit depuis 14 ans au SED et a perdu un œil. Son complice Yves Michel Fotso vit libre en France. Enquête sur une injustice qui scandalise.
Ancien secrétaire général de la présidence, considéré comme un possible successeur de Paul Biya, Marafa Hamidou Yaya purge une peine de 25 ans pour « complicité de détournement ». Pendant ce temps, Yves Michel Fotso, condamné dans la même affaire, coule des jours tranquilles en région parisienne. Un deux poids deux mesures qui interroge la justice camerounaise.
Il y a des phrases qui coûtent cher. Celle que Marafa Hamidou Yaya dit avoir prononcée devant Paul Biya au lendemain de l'élection présidentielle de 2004 lui aura peut-être coûté quatorze ans de liberté et un œil. Dans l'une des lettres compilées dans son ouvrage Le Choix de l'Espoir Lettres de prison 2012-2025, l'ancien secrétaire général de la présidence raconte cette conversation avec une précision qui donne froid dans le dos. Paul Biya lui demandait son opinion sur la composition du nouveau gouvernement. Marafa lui répond que 65 ministres rendent le gouvernement « pléthorique et promis à l'inefficacité ». Puis il va plus loin bien plus loin que ne l'y invitait la question. « Débordant le cadre de votre questionnement, j'ai spontanément pris la liberté de vous dire que ce mandat devait être votre dernier ».
La phrase qui tue. Celle qui scelle son destin. Depuis, Marafa Hamidou Yaya est « l'emmuré du SED ».
L'ASCENSION : DE LA SNH À LA PRÉSIDENCE
Marafa Hamidou Yaya n'a pas toujours été un détenu oublié. Ingénieur en pétrochimie diplômé aux États-Unis, il entre à la Société nationale des hydrocarbures (SNH) avant de gravir un à un les échelons du pouvoir. Il devient secrétaire général de la présidence de la République, l'un des postes les plus stratégiques de l'État camerounais. Puis ministre de l'Administration territoriale et de la Décentralisation.
Pendant dix-sept ans, il est l'un des hommes les plus proches de Paul Biya. Un fidèle. Un collaborateur de premier plan. Mais aussi, dans l'ombre, un ambitieux.
Car Marafa Hamidou Yaya, beaucoup le savaient, avait des vues sur la magistrature suprême. Il était considéré, à l'époque, comme un possible successeur de Paul Biya.
L'AMBITION QUI DÉRANGE
En 2006, Marafa commet ce qui sera peut-être sa plus grande erreur politique. Il confie à l'ambassadeur des États-Unis au Cameroun, Niels Marquardt, qu'il « pourrait être intéressé » par une éventuelle candidature à la présidence du Cameroun, dans l'éventualité où Paul Biya quitterait ses fonctions.
Cette confidence, rapportée dans un câble diplomatique, sera révélée par Wikileaks en 2010. La section politique de l'ambassade américaine, dirigée par Katherine Brucker, avait naturellement rapporté cette information à Washington, dans un câble évoquant les scénarios possibles de la succession Biya.
Pour Niels Marquardt, aujourd'hui, cela ne fait aucun doute : « Monsieur Marafa a été accusé de corruption. Mais son seul véritable crime est de m'avoir dit, en toute confidentialité en 2006, qu'il pourrait être intéressé par une éventuelle candidature à la présidence ».
Une ambition qui, dans la logique de Yaoundé, est impardonnable.
LA CHUTE : L'AFFAIRE ALBATROS
En avril 2012, Marafa Hamidou Yaya est arrêté. Il est inculpé dans l'affaire dite « Albatros » : le détournement présumé de 29 millions de dollars débloqués par le Cameroun en 2001 pour l'achat d'un avion présidentiel.
Le 22 septembre 2012, il est condamné à 25 ans de prison ferme pour « complicité intellectuelle de détournement d'argent public ». La Cour suprême réduira sa peine à 20 ans en 2016, mais il reste derrière les barreaux.
Yves Michel Fotso, ancien directeur général de Cameroon Airlines, est condamné dans la même affaire. Tous deux sont jugés pour les mêmes faits. Tous deux écopent de la même peine.
Mais leurs destins vont radicalement diverger.
LE CONTRASTE : MARAFA EN CAGE, FOTSO EN FRANCE
La date clé est 2019. Cette année-là, Paul Biya autorise l'évacuation sanitaire d'Yves Michel Fotso, dont la santé se dégrade en prison. Fotso quitte le Cameroun pour le Maroc, puis s'installe en France où il réside depuis lors, soignant une pathologie cancéreuse au calme de sa retraite française.
La même année, Marafa Hamidou Yaya, dont le glaucome progresse inexorablement, ne bénéficie d'aucune mesure équivalente.
Ses proches, ses soutiens, ses avocats ont tout tenté. Ils ont saisi le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire. Ils ont sollicité l'intervention de l'ancien président français François Hollande. Ils ont sensibilisé les chancelleries occidentales accréditées à Yaoundé.
Rien n'y a fait. Paul Biya refuse.
Et Marafa perd son œil.
LE GLAUCOME : UNE PUNITION MÉDIÉVALE ?
Atteint d'un glaucome bilatéral extrêmement sévère, Marafa Hamidou Yaya a déjà perdu l'usage de l'œil droit. Son œil gauche est menacé. Il risque la cécité totale.
Dans une interview poignante à Jeune Afrique, il lance un cri d'alarme : « Je perds la vue. Tous les spécialistes recommandent une opération de la dernière chance pour m'éviter de devenir totalement aveugle. Comme cette opération n'est possible qu'à l'étranger, j'ai adressé au président de la République plusieurs demandes d'autorisation d'évacuation médicale. Elles sont restées sans réponse ».
Une ancienne ambassadrice des États-Unis au Cameroun a déclaré : « Je suppose que Paul Biya attend que Marafa devienne aveugle ! C'est franchement une punition digne du Moyen Âge. Pas de l'Afrique moderne ».
Marafa prévient : si l'évacuation n'a pas lieu rapidement, « le seul remède sera inévitablement à terme de me retirer les globes oculaires ».
LES LETTRES DE PRISON : LA PAROLE D'UN CONDAMNÉ
Jeune Afrique, dans le quatrième volet de sa série « Les déchus de la République », révèle le contenu des lettres de prison de Marafa Hamidou Yaya, compilées dans son ouvrage Le Choix de l'Espoir publié en 2025.
Dans l'une d'elles, adressée à Paul Biya depuis le fond de sa cellule, Marafa écrit : « Mes ennemis ont été plus doués pour vous convaincre de ma traîtrise que moi de ma loyauté ». Il suggère que sa disgrâce n'est pas principalement liée à l'affaire Albatros qui lui sert de prétexte judiciaire mais à une rupture politique plus profonde, née de son refus de jouer le jeu de la perpétuation sans fin d'un régime.
Il affirme : « Mon maintien en détention et la torture que je subis, en particulier à travers le refus de soins, car il s'agit bien de torture en termes juridiques, ne peuvent donc avoir qu'un caractère politique ».
LA QUESTION QUI DÉRANGE : POURQUOI CETTE DIFFÉRENCE ?
La question que pose Jeune Afrique avec une netteté chirurgicale est celle-ci : pourquoi Paul Biya a-t-il montré de la pitié pour Fotso et pas pour Marafa?
La réponse tient en un mot : la menace. Yves Michel Fotso est un homme d'affaires qui ne représente pas de danger politique pour le régime. Marafa Hamidou Yaya, lui, est une autre espèce d'homme. Il a été, pendant dix-sept ans, au cœur du pouvoir. Il connaît les dossiers. Il connaît les hommes. Il a osé dire à Biya que son règne devait finir. Et il a laissé entendre qu'il pourrait lui succéder.
Dans la logique du régime, c'est une menace qu'on ne laisse pas sortir.
LE SYMBOLE D'UNE RÉPUBLIQUE À DEUX VITESSES
Marafa Hamidou Yaya est devenu le symbole d'une République à deux vitesses. D'un côté, les condamnés qui bénéficient de la clémence présidentielle. De l'autre, ceux que l'on oublie dans les geôles du SED.
Il a perdu un œil. Il risque de perdre le second. Pendant ce temps, son « complice » vit en France, soigné aux frais de la sécurité sociale française.
Ce contraste, documenté avec précision par Jeune Afrique, rend le scandale incontestable.
L'APPEL À LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
Depuis sa cellule, Marafa Hamidou Yaya continue d'écrire, de témoigner, d'alerter. Il en appelle à l'organisation d'une « commission de vérité, réconciliation et refondation pour le Cameroun ».
Il dénonce le silence du président Biya face à ses demandes médicales. Il rappelle que le Camerounais attend aujourd'hui trois choses de Paul Biya : « Que son niveau de vie s'améliore. Que sa sécurité quotidienne soit assurée. Que soit mis un terme au conflit armé en région anglophone ».
Mais pour l'instant, ses appels restent sans réponse.
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