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CAMEROUN :: L’HUMORISTE ANTONIO, TROIS ANS DEJA : LE DESTIN BRISE D’UN HOMME DE SCENE :: CAMEROON

Il y a presque trois ans, jour pour jour, mourait à Douala mon frère aîné, le comédien Antonio, imitateur attitré, pionnier d’une animation fondée sur les voix d’hommes célèbres pour offrir de la joie au peuple. Antonio était un comédien né. Il aimait profondément cet art, il voulait être le meilleur et il l’a été. Toute sa vie, il n’a poursuivi que cela, comme un but ultime, comme une raison de vivre. C’est au début des années 80 qu’il découvre le théâtre à la paroisse de Tshinga, sous la direction du père Léon, un prêtre français qui a marqué la foi de nombreux Camerounais. Il y rejoint une troupe où se trouvait son ami de toujours, Justin Betty, que j’ai eu le plaisir d’accueillir l’an passé à Paris. Antonio et moi sommes nés dans la pauvreté. Très tôt abandonnés par notre mère, nous avons grandi sous l’autorité d’un père instable, capable de disparaître pendant des mois, parfois une année entière, avant de revenir brièvement et repartir sans prévenir. Nous avons été confiés à plusieurs familles. Nos voisins nous ont nourris et hébergés, ils sont devenus notre véritable famille, par  exemple la famille Ekwalla Dicka du marché B de Nkongsamba à qui je dois toujours tout mon amour et ma considération.

Surtout il fallait partir à l’école. Ce fut  une vie dure, faite de manque et de chagrin. Les moqueries s’y ajoutaient souvent à chaque chemin qu’on pouvait emprunter. Nos journées, elles, restaient modestes. Un plat de couscous le soir, parfois du tapioca  au sucre  à midi. Un grand verre d’eau pour combler le reste, puis le sommeil, lourd, dans des lits de bambou couverts de poussière. On n’aurait  jamais acheté  de médicaments, même malades. Dans le quartier, notre père occupait le bas de l’échelle. Heureusement, les gens nous mourraient pas comme aujourd’hui. C’était aussi le temps des petits travaux, des beignets vendus dans la rue, qui me faisaient parcourir chaque coin de Nkongsamba. Je connais cette ville comme ma poche. A chaque retour pays, j’aime bien, le cœur serré, repasser sur  ces chemins, ces pistes que j’ai tant arpentés. Antonio était brillant, même surdoué à l’école. Avec un encadrement digne de ce nom, il aurait fait de grandes études. Lors de ses spectacles, les gens affluaient. Il n’était pas extravagant comme moi, nous étions très différents. Il fuyait les fantaisies vestimentaires. C’était un homme de scène, un artisan du rire, précis comme un musicien plongé dans sa partition. Entre 1995 et 2002, il devient le comédien le plus célèbre du Cameroun. Son talent fait de lui une figure incontournable du monde artistique.

Lorsqu’un concert menaçait de sombrer, on faisait appel à Antonio pour redonner vie à l’ambiance. Il était fait  pour la comédie, et pour cela, il  était prêt à tout.  Je dis bien prêt à tout, et il a tout fait pour le devenir.  Premièrement, il va  abandonner  ses études en classe de première, il refusera de faire la classe de seconde, après son BEPC.  Une erreur. car ce sont ces étaient qui lui aurait permis d’avoir une lucidité, et un discernement sur la voie de l’avenir.   Entre 1995 et 2000 la notoriété bat son plein, Antonio est partout dans tous les concerts et dans tous les médias. Il jouera dans le long métrage du film  » Les Trois Petits Cireurs. »  Il apparaîtra ensuite dans les feuilletons inspirés des œuvres du professeur Mendozé. Peu avant sa mort, il tiendra le rôle principal dans la reconstitution du film consacré à l’assassinat de Thomas Sankara. C’est aussi à cette période qu’il devient difficile à vivre. Le succès transforme, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Chez lui, il a fini par le perdre. Il ne se contrôlait plus et comme toute vie, ce qui t’amène en haut te ramener en bas. Comme une spirale qui ramène chacun vers les chemins de son enfance, Antonio a fini par retomber dans des épreuves encore plus dures que celles qu’il avait connues plus jeune. Amaigri, usé, presque méconnaissable, son corps s’était vidé,  il donnait l’impression d’un homme de soixante-dix ans.

Je me suis souvent interrogé sur cette chute si brutale, me  demandant ce qui avait bien pu se passer. Mais au fond, je connaissais déjà la réponse. C’était mon frère, et je savais ce que sa vie lui avait fait. La célébrité attire du monde. La famille, – ce qui est normale – les amis,  les inconnus ou les oubliés.  Et quand ces gens arrivent, ils ne viennent jamais de façon innocente,  ils cherchent souvent à écarter ceux qui étaient là avant où ceux qui méritent d’être là. Moi, son seul frère, celui avec qui il avait traversé les moments les plus sombres de la vie, dans une  maison fissures, dormant dans un petit lits où on a souvent tué des serpents avant de nous coucher, j’ai été mis de côté. J’ai crié pour qu’on m’aide à poursuivre mes études, en vain. Autour de lui, la famille, les cousins, les cousines ont alimenté les calomnies.

 

Chaque jour, quelqu’un venait avec des paroles contre moi. Tout était fait pour nous opposer. j’ai eu un profond ressentiment contre mon frère pour avoir écouter des inconnus et quand rien n’allait plus c’est chez moi qu’on se tournait. Ces médisances  ont continué jusqu’après sa  mort, dans l’espoir de s’approprier ses biens. On raconte de ces choses.  Nous, en Occident, nous recevons souvent toute la méchanceté du monde, parce qu’on attend de nous des miracles sans connaître la réalité sur place. On porte de très mauvais  jugements sur nous,  parfois même on nous maudit à tout vent. Mais une malédiction ne tient que si je dois quelque chose à quelqu’un. Si je ne dois rien, alors celui qui prononce mon nom tombera avant moi. C’est là mon seul défi. Aujourd’hui, Antonio n’est plus là. C’est moi qui veille sur ce qu’il a laissé. Je défendrai, avec la main sur le cœur, le seul bien qui était sa raison de vivre.  Je ne cesserai jamais de dire que Antonio a laissé un champ. Ce champ portera son nom. Mais  celui qui y entre pénètre dans un champ de bataille. Et je sais qu’il sera là pour m’aider dans ce combat.  Antonio a été abandonné dans la maladie. Amaigri, affamé, il appelait ceux qu’il avait aidés, ceux qui se disaient ses proches. Personne ne répondait. Les téléphones s’éteignaient.

Et pourtant, après sa mort, ils sont revenus, se présentant comme des frères. Dans cette famille, nous étions trois, mon père, mon frère Antonio, et moi, mon père était fils unique. Nos sources sont  profondes. Ces deux personnes ne sont plus là. Je porte en moi l’énergie qu’ils m’ont laissée. Antonio et mon père continuent de m’accompagner chaque jour. Si quelqu’un pense qu’aujourd’hui, parce que je suis seul, il peut venir m’ébranler, alors il lui faudra le courage des grandes entreprises. Et c’est bien cela. Si le singe pouvait raconter la partie de chasse telle qu’elle s’est réellement déroulée, les gens auraient pitié de la manière dont le chasseur l’a achevé, alors même qu’il avait déjà une balle dans le cœur. Mais la haine est tenace, et beaucoup préfèrent ne pas voir. Mon frère et moi sommes, au fond, des artistes comme mon père l’avait été. Il représentait la tête, moi  le cœur. Chez nous, les sentiments et la pensée ramènent toujours à notre petite enfance, au marché B. de Nkongsamba c’est là notre vraie ville. Ainsi vivons-nous, nous les Baboutés. Il existe dans notre peuple un lien profond, une fraternité qui ne se discute pas. Nous venons d’une même source, nous avons traversé les mêmes souffrances. Frères hier, frères aujourd’hui, frères demain, frères sur la terre comme dans le ciel. Fraternité et avenir avancent ensemble, guidés par la présence silencieuse de nos ancêtres. Pour la vie, je continue. Et je dis à mon frère, rendez-vous au ciel, où j’espère Dieu nous réunira, car quand le temps arrivera, il verra que toute  personne qui le suivait,  retrouvera la maison de son père.

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