Cameroun - Histoire : La guerre des mémoires aura lieu
© LE QUOTIDIEN DE L’ECONOMIE : Parfait N. Siki | 12 Nov 2016 10:56:32 | 6004Craint, respecté puis voué aux gémonies, Ahmadou Ahidjo est aujourd’hui l’objet de plusieurs tentatives de réhabilitation. Mais l’unanimité est loin d’être faite.
La mémoire embellit incontestablement les souvenirs. Ahmadou Ahidjo est progressivement en train d’entrer dans l’histoire de son pays avec d’énormes oublis sur son côté sombre. La mémoire collective, nourrit par beaucoup de silences et peu de livres, se construit auprès de jeunes générations par des évocations saccadées de quelques nostalgiques d’une époque ahidjoïenne regrettée.
Les années qui passent polissent l’image d’un Ahmadou Ahidjo « bâtisseur d’une économie prospère, qui savait payer les fonctionnaires, qui avait pacifié et réuni le pays, qui ne connaissait pas le tribalisme… » Bref, c’était mieux sous Ahidjo. Il y a sans doute dans ces rappels très sélectifs une bonne part de vérité que les « anciens », y compris ceux qui ont bien connu les deux chefs d’Etat du Cameroun, valident allégrement.
Ce qui ne plaît guère aux biyaïstes, qui ont longtemps redouté cette comparaison. Se voir rappeler qu’Ahidjo a laissé un pays à revenus intermédiaires, c’est-à-dire en bonne voie pour le décollage économique, que Paul Biya a transformé en pays pauvre très endetté n’est en effet pas honorable. Quoi qu’il en soit, les langues se délient. Mais que croyait-on ? Pendant longtemps, le nom d’Ahidjo a été interdit de prononciation au Cameroun.
Tout ce qui porte son patronyme a même été un temps débaptisé, sur ordre ou pour faire plaisir. Le « stade Ahmadou Ahidjo » était devenu le « stade Paul Biya » puis le « stade omnisports de Yaoundé ». Combien de Camerounais savent que le nom officiel du rond-point de la poste centrale est la « place Ahmadou Ahidjo » ? Ce que la tentative de déconstruction de l’image d’Ahidjo a produit c’est un black-out complet sur une partie de l’histoire du Cameroun, y compris dans les universités. Alors qu’elle est récente, cette partie de l’histoire de notre pays, ces 25 ans au cours desquelles le premier président du Cameroun a posé les bases de l’Etat et guidé les premiers pas de la jeune République, est mal connue.
Comme la vraie histoire a été occultée, une autre veut prendre la place, sans doute un peu romancée. La Fondation en gestation Ahmadou Ahidjo participe de ce travail de mémoire. A son origine, le fils d’Ousmane Mey, Aboubakar Ousmane Mey. Cet ancien gouverneur de province, mort dans la nuit du 19 au 20 janvier 2016, a servi Ahidjo et Biya avec une égale fidélité. La preuve, il est resté jusqu’à sa mort PCA de la CNPS et un autre de ses fils, Alamine Ousmane Mey, est actuellement ministre des Finances. Pourtant, Aboubakar Ousmane Mey porte aujourd’hui le projet de la Fondation Ahmadou Ahidjo, un homme qu’il peut avoir bien connu. Originaire de Kousséri dans le Logone et Chari, alors qu’Ahidjo était de Garoua dans la Bénoué, et fils Kotoko et alors que l’ancien président était Foulbé, il parcourt l’Afrique et le monde pour rassembler les jeunes et moins jeunes autour de la mémoire de celui dont le sépulcre demeure dans le cimetière de Yoff à Dakar.
Cet homme en rupture pose peut-être les jalons d’un mouvement de sympathie vis-à-vis d’Ahidjo. Mais il restera l’autre face de Janus, celle que l’histoire, elle aussi oblitérée par Ahidjo, dépoussière pour découvrir souvent la violence, parfois l’horreur. Ce bourreau a fait des victimes dont les descendants gardent toujours le souvenir des brutalités, des crimes. Parce qu’Ahidjo fut aussi à la tête de l’un des régimes les plus durs d’Afrique, bannissant à l’exil, condamnant au bagne éternel, terrorisant, matant, tuant. Ceux qui n’ont pas oublié cette histoire écrite au sang sont aussi là, aux aguets. La guerre des mémoires aura lieu.
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