Au Cameroun, des milliers de réfugiés assoiffés dans le camp de Minawao
© Lemonde.fr : Josiane Kouagheu | 01 Apr 2016 13:10:48 | 4341Le bidon d’eau est beaucoup trop grand pour elle. Mais Anatou, une gamine chétive d’à peine 4 ans, tient à le porter sur la tête malgré les mises en garde de sa mère. « Elle a soif, comme nous tous ici », soupire Miriam Adam, dans un anglais mêlé de haoussa, l’une des langues du nord du Cameroun, en regardant sa fille aller dans tous les sens, déséquilibrée par sa charge trop lourde. « Trouver de l’eau ici est difficile », ajoute la mère en se saisissant elle aussi d’un bidon de 20 litres.
Miriam et sa fille vivent dans le camp de réfugiés de Minawao, à 70 kilomètres de Maroua, la principale ville de l’extrême nord du Cameroun, à la frontière avec le Nigeria. Le camp, ouvert sous la supervision du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) accueille près de 60 000 personnes qui fuient les exactions du groupe terroriste Boko Haram aussi bien au Nigeria qu’au Cameroun. Les terroristes nigérians ont commis leurs premières exactions en territoire camerounais en 2014. Et depuis, de nombreux villages sont régulièrement rasés lors d’attentats suicides.
Dans la « ville-camp » de Minawao, située en pleine zone désertique, des organisations non gouvernementales ont pu construire des écoles, des dispensaires et même des marchés afin d’aider les réfugiés à se reconstruire une nouvelle vie. Pourtant, les populations meurent de soif. Dans une petite cour, des centaines de cuvettes et de bidons sont entassées autour d’une fontaine. Hommes, femmes et enfants, certains assis sur leurs récipients, attendent devant des robinets fermés. Pour se rafraîchir, en attendant l’heure d’ouverture de la fontaine, de jeunes enfants frottent leurs lèvres gercées.
« La sécheresse a causé l’appauvrissement de la nappe phréatique. Il faut noter aussi le nombre croissant des réfugiés. Voilà pourquoi l’eau est rare », souligne Paterne-Raoul Biapan Biapan. L’administrateur national pour la protection au HCR explique que trente et un forages reliés à des robinets alimentent le camp de Minawao trois fois par jour : matin, midi et soir. Mais cela est loin d’être suffisant pour les besoins des familles.
« On ne peut ni boire ni laver nos vêtements »
« L’eau est distribuée pendant deux heures. Selon la norme du HCR, chaque réfugié a droit à 21 litres d’eau par jour. Malheureusement, nous ne pouvons fournir qu’entre 13 et 14 litres », ajoute Paterne-Raoul Biapan Biapan. Des 634 mètres cubes d’eau distribués chaque jour au camp, 47 % proviennent des trente et un forages construits par le HCR, l’Unicef et l’ONG Plan Cameroun. 53 % viennent du système Water Tracking (transport par camions) de Médecins sans frontières qui ravitaille le camp chaque jour.
Des milliers familles de réfugiés se contentent donc de moins 15 litres d’eau par jour qui leur servent à la fois pour la cuisine, le ménage et la toilette. Ahmadou Ahmadou, un homme robuste de 53 ans vit à Minawao avec sa famille de onze personnes. « Il nous arrive de rentrer avec moins de 40 litres pour toute la famille. Vous trouvez cela normal ? On ne peut rien faire. Ni boire, ni laver nos vêtements », s’énerve-t-il en attendant le début du rationnement.
Dans sa robe bleue ciel, pieds teintés de henné, la petite Aïssatou, 10 ans, présente des signes de fatigue. Elle se lève, s’étire et s’assoit sur son bidon orange. Plus tôt dans la matinée, lors de la première distribution, sa mère et elle n’ont pu être servies. « Trop de monde ! Beaucoup de bousculade ! » La même infortune s’est présentée à midi. Ce soir, elles espèrent être servies. « Il n’y a plus d’eau à la maison depuis hier. Mon grand-père est malade. Il a aussi soif », explique Aïssatou, presque inaudible.
« C’est la soif qui nous tuera »
« Le HCR tout seul ne peut pas tout faire, reconnaît Paterne-Raoul Biapan Biapan. Nous avons environ 500 relais communautaires qui essaient de s’assurer du bon déroulement de ces distributions. Ce n’est pas facile de surveiller 57 000 personnes. »
Compte tenu du nombre sans cesse croissant de réfugiés (ajouté au 57 naissances par jour au camp), le HCR en partenariat avec le gouvernement camerounais, compte construire un point d’adduction d’eau à Minawao, d’ici mai 2016, pour un montant de près d’un milliard de francs CFA (1,525 million d’euros). En attendant, « il y a des jours où je bois seulement un petit verre d’eau », fait savoir un jeune homme, assis en tailleur sur une natte.
Il est bientôt 18 heures et les robinets des différents points d’eau ne sont pas encore ouverts. On s’impatiente. « Boko Haram a tué mon père, mes deux frères aînés et mes oncles dans notre village au Nigeria, commence Ibrahim, venu se ravitailler. Ma mère et mes deux sœurs avons marché durant des jours pour arriver jusqu’ici en juillet 2015. Mais c’est peut-être finalement la soif qui nous tuera. »
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