Texticules de Hugues SEUMO: 20 mai 1972-20 mai 2022: Fête de l’unité ou de la marginalisation?
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CAMEROUN :: Texticules de Hugues SEUMO: 20 mai 1972-20 mai 2022: Fête de l’unité ou de la marginalisation? :: CAMEROON

Le Cameroun célèbre ce 20 mai 2022, dans un contexte de crise généralisée, la 50e édition de sa fête nationale dite de l'unité. Cette célébration  intervient également dans un contexte socio-politique tendu, notamment par le conflit armé qui sévit dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones sur les dix que compte le pays.

Depuis 50 ans, la situation sociopolitique du Cameroun laisse nettement transparaître des fissures vues au prisme de la réalité sociétale dans un vaste chantier de construction d’une nation Camerounaise qui tarde à décoller.

Ce 20 mai 2022, les Camerounais ne célébreront pas dans la liesse populaire, les festivités marquant la 50è édition de la fête Nationale. 

Un demi-siècle plus tard, cette Unité nationale a connu des soubresauts et dont l’exemple le plus illustratif se traduit par la situation sociopolitique tendue dans les régions anglophones du Nord-ouest et du Sud-ouest, en butte à des violences sécessionnistes depuis 2016.(...)

Quid sur la constitution du Cameroun

Toutes les constitutions successives du Cameroun jusqu'à la dernière promulguée 1996 et modifiée en 2008 ont toujours été une modalité de construction et d'imposition de l'identité nationale. Identité nationale comme toute identité politique, est construite dans un contexte de concurrence, de conflits. Ce sont les acteurs politiques dominants qui en fin de compte déterminent le patrimoine identitaire commun, patrimoine traversé par la dialectique de l'universalité et du particulier, de l'identité nationale compacte et de l'identité nationale segmentée ou relâchée.

Malheureusement, une fois de plus au Cameroun, les questions à colorations identitaires ne cessent de diviser le pays. Ce point de vue n'est rendu possible que si nous jetions un bref regard rétrospectif dans l'histoire de ce pays.

Brefs rappels historiques

Par le traité du 12 juillet 1884 Le Cameroun était devenu un protectorat allemand. Ce pays sera successivement sous mandat de la Société des Nations en 1918 et sous la tutelle de l'ONU le 19 décembre 1946 et administré respectivement par la France et la Grande Bretagne. Ces deux puissances colonisatrices vont imprimer leur politique dans la gestion des deux Cameroun.

Le Cameroun, divisé ainsi en deux zones, devenait pour reprendre Omer Bagandza dans Histoire d'Afrique contemporaine, " un objet de droit international". Dès lors, une mission sera assignée à la France et à la Grande Bretagne par l'ONU. C'elle de préparer les Camerounais à une autonomie avancée et à une indépendance totale avec le strict respect de la dignité humaine et des libertés fondamentales.

Ainsi, apparaissant comme une entité étatique il obtint son indépendance le 1er janvier 1960.

Déjà en 1959, dans la résolution 1350 (XIII) du 13 mars 1959, l'Assemblée Générale des Nations Unies avait demandé que l'autorité administratrice du pays organise sous la surveillance de l'ONU, des plébiscites séparés dans la partie septentrionale et dans la partie méridionale du Cameroun sous administration britannique " afin de déterminer les aspirations des habitants du territoire au sujet de leur avenir ". Ces plébiscites séparés, organisés les 11 et 12 février 1961 ont été remportés par les partisans de l'unification par 237 575 voix contre 97 741 voix pour le ralliement au Nigeria.

De ces résultats obtenus, un projet constitutionnel viendra faire prévaloir un Etat fédéral avec une Constitution très centralisée en lieu et place d'une province autonome tel que l'avait souhaité le public anglophone.

C'est ainsi que la " Southern Cameron " s'est retrouvé impliqué en février 1972 à la formation d'un Etat unitaire centralisé. Entreprise salutaire... Mais, qui dans le fond, suscite des inquiétudes diverses de la part des populations issues des provinces anglophones du Cameroun.

Aujourd'hui, des revendications sécessionnistes ont réapparu dans un climat de tension et de violence. Plusieurs mouvements se sont crée pour revendiquer leur appartenance solidaire à une partie du pays qui s'estime lésée par l'autorité centrale. 

Selon ces derniers, du président Ahidjo à BIYA, plusieurs manœuvres économiques sont contre eux (anglophones). Ils arguent qu'ils ne bénéficient pas des retombées de l'hydrocarbure "offshore" du large de la péninsule qui borde le Golfe de Guinée.

Pour reprendre le Pr ABOYA," En tant qu'entité fédérée, une exploitation pétrolière à partir d'un compte hors budget tel que l'imaginaient Ahmadou Ahidjo et les autorités françaises aurait provoqué la création d'un gouvernement décentralisé ". Surtout que certaines sensibilités politiques dans ce sens avaient été maintenues dans cette pluralité qui remporta tous les combats face au Nigeria à l'époque. Personne, mieux que le Président Ahmadou Ahidjo qui avait déjà été confronté à de violentes réactions de la part des autorités anglophones à l'époque du "maquis" ne pouvait le savoir."(1)

A l'évidence de nos jours, toutes les manœuvres ont contribué à modifier le paysage socio-politique. Toutes les grandes décisions du pays partent de Yaoundé.

Autre constat, les anglophones se considèrent comme des citoyens abandonnés, même s'il est vrai qu'aucune disposition légale ne le stipule.

Plusieurs fois, ces anglophones se sont réunis à Buea, en février 1993, dans le cadre de la "All Anglophone Conférence I" (AAC) pour poser le problème de "l'annexion" du territoire anciennement dénommé "Southern Cameroon. Il en est de même pour les rencontres de 1994, 2000 à Bamenda. C'est ainsi qu'en 1995, au cours de leurs différentes Assemblées, ils prirent position pour une plus grande décentralisation voire la création d'un Etat fédéral

Las d'attendre la réaction du pouvoir en place, la Southern Cameroon National Council avait proclamé en décembre 1999 l'indépendance de ces deux région sur les ondes de la CRTV Buéa (radio provinciale du sud-ouest). Pour eux, il faut mettre fin à ce processus d'annihilation historique d'une identité particulariste.

Le réflexe de violence de l’Etat camerounais a ainsi plongé ses racines dans le passé colonial du pays. Au soir de l’ordre colonial, l’administration française, dans le but de garantir la permanence de ses intérêts locaux, entreprit d’éliminer le mouvement nationaliste de la scène politique légale et confia le pouvoir à ses clients indigènes ; « Ceux-là même qui n’avaient joué aucun rôle dans le combat nationaliste du côté révolutionnaire ou du côté modéré » (3). Pour résister à la vague de contestations nées de ce paradoxe, le pouvoir instaura très tôt un régime de violence et de brutalité qui se déchaîna contre les nationalistes radicaux.

L’État a également affiché sa volonté de bâtir la nation sur le socle de la violence et de l’arbitraire à travers la question de la minorité anglophone du pays. Le processus de centralisation du pouvoir qui a vu les deux États fédérés du Cameroun oriental et du Cameroun occidental se fondre dans une république unie en 1972 est finalement apparu aux anglophones comme une politique d’assimilation culturelle menée à leur encontre par la majorité francophone. Le référendum du 20 mai 1972 sur l’unification a lui-même été dénoncé à posteriori comme un acte imposé par son seul initiateur, Ahmadou Ahidjo (4)

Mais le malaise anglophone qui s’est exprimé publiquement dès la première moitié des années 1980 (6) n’a jamais trouvé d’oreille attentive du côté du gouvernement camerounais qui s’obstine à le nier et s’est par conséquent refusé à tout dialogue avec les activistes anglophones. Ces derniers, à l’exemple de l’avocat Fon Gorji Dinka, Albert Mukong ou encore Justice Frédéric Ebong, ont souvent été arrêtés et emprisonnés. Face à l’obstination du pouvoir camerounais, les mouvements anglophones ont progressivement radicalisé leur position. En 1990, John Ngu Foncha, ancien premier vice président de la république fédérale et « architecte »anglophone de la réunification, a démissionné du R.D.P.C, le parti au pouvoir, où il occupait la vice présidence et s’est rallié à la cause fédéraliste (18). 

Depuis 1997, de violents affrontements, parfois sanglants, ont opposé les forces de l’ordre aux manifestants du Southern Cameroon National Council (SCNC), un mouvement sécessionniste apparu au milieu des années 1990 ; ce dernier avait symboliquement déclaré l’indépendance de la région anglophone du pays le 31 décembre 1999 et hissé un drapeau indépendantiste à Limbe quelques jours plus tard (19). Des initiatives de ce genre et le spectre de la violence que les sécessionnistes agitent en permanence montrent bien que la politique de l’autruche que pratique l’État pourrait conduire, à terme, à une situation similaire à celle de la Casamance au Sénégal ou même du Sud-Soudan.

Et alors...

Nous pensons qu'il est urgent de mettre sur pied au Cameroun une véritable politique de décentralisation en guise de thérapie face des velléités de revendications séparatistes.

Le pouvoir de Yaoundé a-t-il tiré les leçons du mal anglophone ? Rien n'est moins sûr. Au Cameroun, on n'aime pas réfléchir sur les évidences. On gère le temps, en attendant la tempête.

Seule une mise en œuvre effective des institutions consacrant la décentralisation, corollaire d'une autonomie effective, pourrait éloigner le pays des accès de tension ". Faudra-t-il le rappeler, l'identité nationale au Cameroun devra s'intégrer dans la perspective de la "communalisation" suivant l'expression de Max WEBER et plus précisément une relation sociale fondée sur le même sentiment subjectif des citoyens d'appartenir à une même communauté.

Cette dynamique est liée à une prise en charge politique de la communauté. Malheureusement, cela ne semble pas envisagé de si tôt.

La question tribale

Au Cameroun, la haine publique et la stigmatisation socio-ethnique prennent des proportions inquiétantes. C’est un constat fait par les observateurs de la scène sociopolitique camerounaise qui dénoncent de telles dérives très visibles dans le champ politique, la société et dans les médias.

Les Camerounais en 2022 ont tendance à s’identifier surtout avec leur ethnie ou leur tribu. Cela se confirme d’ailleurs dans leur modus vivendi. « Le sectarisme communautaire s’est développé à tel point que les mises en place dans les cabinets politiques, les entreprises publiques, l’administration publique, la diplomatie… a tendance à obéir à la vision familiale, clanique, villageoise, tribale...

Nous pensons qu'il est temps de revenir aux grands ensembles géopolitiques, administratifs et économiques, aux pools de développement où les brassages humains et culturels seraient favorisés par la forte circulation des personnes et des biens à travers de grandes surfaces géographiques. “Plus les citoyens vont se cloisonner dans leurs clans, leurs villages, leurs secteurs, et davantage vont se développer des sentiments et des comportements de haine tribale, ethnique et des conflits de cohabitation” (2).

L’instrumentalisation de l’ethnie participe de la même entreprise de subsistance. Le pouvoir, se sentant contesté et acculé par les masses mécontentes, se comprime et cherche appui sur certaines régions dont il s’est assuré le soutien par la distribution de prébendes et d’en sert comme rempart en s’efforçant de donner une coloration tribale à la revendication sociale. Il espère ainsi briser le front de la contestation dirigé contre lui et rallier à sa cause une frange de la population en jouant sur la fibre tribale et en invoquant d’autres considérations d’ordre « zoologique ». L’objectif final de ce système de balance tribale, comme celui de l’ensemble de ses autres formes de violence étant, pour le pouvoir post-colonial, de sauver ce qui, pour lui, est essentiel : sa reproduction et la pérennisation de son hégémonie.(7)

(1)Aboya Endong Manasse, Menaces sécessionnistes sur l’État camerounais. in Le monde diplomatique, décembre 2002
(2)La tribalisation des constitutions africaines: Le cas du Cameroun, Hugues Seumo, Editions Nakon,1992
(3)Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Paris, Karthala, 1986, p.22
(4)Les Cahiers de Mutations, n° 011, mars 2003, P.14 ; voir également le n° 18, janvier 2004, P.14
(5) Piet Konings, Le problème anglophone au Cameroun dans les années 1990 , in politique africaine, n° 062, juin 1996
(6) Sur l’assassinat de Um Nyobe et l’ostracisme qui s’en suivit, voir Achille Mbembe,La naissance des maquisards dans le Sud-Cameroun, Paris, Karthala,1996, pp.13-17
(7) YVES MINTOOGUE, La fabrication de l’unité nationale au Cameroun : dynamique consensuelle ou projet hégémonique ?, www.africulture.com 

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