Les maquisards : Quand Hemley Boum raconte Um Nyobé
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L’Histoire. Ah ! l’histoire… qui donc n’aime pas à se la faire raconter, lors même qu’elle serait des plus tragiques ? « Est-il vrai, se demandait Catherine Paysan, que l’histoire à la fin s’édulcore ? Que les violences puissent, les siècles passant, devenir un thème agréable, intéressant pour une brodeuse assise au coin du feu, l’hiver, derrière la guipure d’un rideau ! » Plus préoccupant, un autre auteur souligne le risque, qu’à force de vouloir exagérer ou magnifier les faits historiques, pour le plaisir de conter, on en arrive souvent à s’éloigner considérablement de la vérité pour se rapprocher du mythe : « L’histoire des hommes est faite de légendes et de mystifications. L’âme humaine se complaît dans la fable. » (Eric Mendi, Opération Obama). Quelle légende justement n’a-t-on pas entendu, par exemple, au sujet de la mort de Che Guevara, reconnu aujourd’hui comme l’une des grandes figures les plus adulées de l’humanité ! Pourtant, d’après quelques historiens tenaces de la vérité crue, le Che serait mort de manière pathétique, sans tous les jolis artifices dont on a voulu auréoler sa fin ; il serait mort en suppliant lamentablement son bourreau, un soldat anonyme, pour qu’il lui épargnât la vie. On est là bien loin de l’héroïsme crâne et des clichés propagandistes du personnage mythique.

Vous l’aurez compris, Hemley Boum, dans son roman intitulé Les maquisards ne nous raconte pas qu’une histoire, mais de l’histoire, mais l’Histoire… celle de la lutte pour l’indépendance au Cameroun. Et plutôt que « lutte », les écrivains, historiens et autres chercheurs, comme Achille Mbembe ou encore Enoh Meyomesse, préfèrent de plus en plus le mot « guerre » dans le cas spécifique du Cameroun, avec à la clé des centaines de milliers de morts tombés sous le feu nourri des colonialistes. Le roman couvre la période que l’auteur a elle-même baptisée « La période de combat », en l’occurrence la décennie qui s’étend de 1948 à 1958. Période relativement récente dans le temps, qui fait que si pour les besoins de l’art l’écrivain a par trop romancé les faits, des personnes encore parmi nous ayant vécu [à] cette époque pourraient toujours se prononcer pour faire la part des choses. Encore que, le roman, fût-il historique, n’aura jamais la prétention d’être un livre d’Histoire.

On apprend dans les livres d’Histoire, justement, que la lutte, ou la guerre pour l’indépendance au Cameroun « a chauffé » à divers degrés sur l’étendue du territoire camerounais. Hemley Boum pour sa part a choisi de se concentrer sur la résistance en pays Bassa. Autant dire donc que vous n’allez pas louper notre Um national dans Les maquisards. Oui, Ruben Um Nyobé, un nom encore craint et imprononçable dans les milieux publics il n’y a pas si longtemps de cela, tant on l’avait diabolisé. Hemley réhabilite Um. Elle vous présente l’homme dans sa carrure d’icône historique des luttes indépendantistes en Afrique, mais aussi dans sa dimension humaine et même familiale. Même s’il faudra attendre la fin de l’ouvrage, pour, le temps d’un moment subreptice, voir Um Nyobé « en famille ». Juste avant sa fin tragique et héroïque. Il conviendrait de préciser que le nationaliste, bien que porteur de l’intrigue qui sous-tend le roman, n’en est pas à proprement parler le héros principal. Hemley a pour ce rôle fait la part belle à une femme. Peut-être pour mettre en lumière la contribution souvent minorée des femmes dans la lutte anticolonialiste, ou la lutte pour la conquête des libertés en général.

L’héroïne d’Hemley Boum s’appelle Estha, en plus long, Esther Ngo Mbondo Njee. « Esther fille de lion.Guérisseuse, grande prêtresse du Ko’o. Les femmes parlaient d’elle avec respect et circonspection, les hommes avec une lueur dans le regard, les enfants l’adoraient… » Cependant la vie d’Estha n’aura pas toujours été un fleuve tranquille. Enfant père inconnu dont le père est pourtant connu de tous, n’étant autre que monsieur Pierre Le Gall, le colon qui dirige la région d’une main de fer, réputé pour sa bestialité perverse et sa rapacité à l’endroit des jeunes filles autochtones qu’il ne se dérange pas de courtiser, estimant sans doute avoir sur elles tous les droits y compris celui de les posséder par la force musculaire. On l’imagine, la vie de Jeannette, la mère d’Estha, notamment dans son foyer conjugal, n’aura pas été rose d’amour.

Estha naîtra quelques mois après l’hyménée de sa mère. On croira tout d’abord l’enfant atteint d’une singulière forme d’albinisme, avant de réaliser que… « Cet enfant n’est pas le nôtre, s’exclama un jour la belle-mère, mettant en lumière ce qui n’était encore qu’un soupçon. […] Ils n’avaient pas besoin de connaître les vraies raisons de cette disgrâce. Mais un enfant métis ! L’enfant du Blanc ! Accepteraient-ils d’encourir le risque que cela supposait ? Que dire de la honte ? » Le père d’Estha, c’est-à-dire l’époux de sa mère Jeannette, se devait dans ces conditions de préserver son honneur, mais aussi celui de sa famille. « Salomon Mbondo Njee épousa deux autres femmes, et plusieurs enfants naquirent de ces unions. Estha grandit dans cette atmosphère singulière. Sans être rejetée, ni vraiment acceptée. » Elle ne tardera pas à s’accoutumer à ces rapports complexes avec son environnement social, et ne se sera d’ailleurs jamais mariée, s’étant contentée d’un ami garçon dès le bas âge, Amos, qui deviendra aussi son amant pour la vie, bien qu’en parallèle époux et chef de famille exemplaire.

C’est aussi Amos qui va initier Estha au combat nationaliste et lui parler du Mpodol (porte-parole) Um Nyobé : « Si tu l’entendais, tu serais frappée par son intelligence, par la finesse avec laquelle il dissèque, démolit un par un les arguments politiques et juridiques dont usent les Français et leurs sbires pour justifier leur présence sur notre territoire. Il est brillant, convaincu. Il ne recule devant aucune confrontation… » Ça y est, Estha a trouvé le moyen de donner un sens à sa vie : lutter pour la libération de son peuple. Un combat sans merci qui la mènera d’abord à une confrontation idéelle et distante contre son géniteur, le colon Pierre Le Gall, avant d’aboutir littéralement à un corps-à-corps impitoyable où les coups du père et les imprécations de la fille à son encontre ne seront pas ménagés. La lutte finale. Le dernier combat qui fera bouger même le cosmos, et dont l’issue ne vous sera pas dévoilée ici, pour préserver le suspense de l’histoire, si cher à l’auteur et laborieusement tissé par ses soins.

Mais Hemley est bien plus qu’une narratrice méticuleuse, très regardante sur les détails, qui sait travailler son intrigue et en tirer profit pour accrocher le lecteur. C’est aussi une poétesse de la nature. Sous la plume d’Hemley Boum, la forêt du pays Bassa vous apparaîtra dans toute sa magnificence, verdoyante, ensoleillée, édénique. Vous conviendrez qu’à elle seule, cette merveille naturelle eût suffi à justifier le combat d’Um Nyobé et de ses partisans.

* « Les Maquisards » de Hemley Boum était en lice à l’édition 2016 du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires).

© Palabre Intellectuelle (palabresintellectuelles@gmail.com)

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