Hapsatou Adamou : Ils ont tué mes deux enfants sous mes yeux
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Cette survivante d’une attaque de Boko Haram à domicile, âgée de 45 ans, raconte comment les terroristes ont bouleversé sa vie.

Vous êtes l'une des victimes vivantes de Boko Haram. Deux de vos enfants ont été tués devant vous, votre mari et l'un de vos enfants sont portés disparus depuis lors. Pouvez-vousNous rappeler les circonstances de cette triste journée ? 
Vous l'avez indiqué : c'est une triste journée. Et je m’en souviens comme si c'était hier. Ce jour-là en effet, autour de 4 heures du matin, nous avons entendu des appels retentir : « Allahou Akbar, Allahou Akbar » (Dieu est grand, Ndlr) à plusieurs reprises. On a pensé à un moment à l'appel à la prière, mais lorsqu'on a vu l'heure, ce n’était que 4 heures du matin, et je me suis dit que ça ne pouvait être ça. J'ai réveillé les occupants de la maison en leur disant que les gens-là sont déjà chez nous. Pendant ce temps, j’ai entendu frapper à la porte. J'ai pensé que c'étaient des voisins apeurés qui venaient vers nous. Malheureusement, c'étaient des terroristes de Boko Haram. Curieusement, quand ils sont entrés, ils appelaient nommément les enfants. Lorsque l'un s'est présenté, ils lui ont dit : « c’est terminé pour toi ». Ils lui ont demandé de se coucher, et c'est comme ça qu'ils l'ont égorgé, comme un animal, sous mes yeux. L'un de ses frères qui tentait de s'enfuir a à son tour reçu une balle. J'étais sans voix, je ne pouvais dire quelque chose. C'est ma coépouse qui m’a tenu par les bras et m’a demandé de fuir. Dans ce cafouillage indescriptible, le père et l'un de mes fils se sont enfuis. J'ai pris le reste des enfants pour m'installer à Mora. Ça fait bientôt huit ans que nous avons quitté Amchidé pour Mora.

Entre temps, est-ce que vous avez pu renouer le contact avec votre mari et votre fils ?
Depuis que nous avons repris un peu les esprits, je me suis lancée à la recherche de ces deux personnes. Pour ce qui est de mon mari, je suis toujours sans nouvelles de lui depuis près de huit ans. J'ai essayé de partager sa photo partout où je pensais qu'il pouvait se trouver. J'ai fait la même chose avec mon fils, Mohamadou Ali. Heureusement que j'ai eu plus de chance récemment en ce qui le concerne. J'ai appris qu'il était enrôlé par Boko Haram. J'ai envoyé ma photo par les gens qui allaient jusque là-bas. Quand ils ont présenté ma photo, il m'a reconnue. Ils lui ont dit que ta maman ne cesse de pleurer et veut que tu rentres. C'est comme ça qu'il a décidé de rentrer à la maison. Mais il a dit aux intermédiaires qu'il n'avait pas d'habits… si je pouvais lui en trouver. C'est comme ça qu'on a acheté trois ensembles, chemises pantalons pour les lui envoyer. C'est à ce moment qu'il leur a donné un numéro de téléphone par lequel je pouvais le contacter. Quand je l'ai appelé, on s'est donné rendez-vous à l'endroit indiqué et je suis allée le récupérer. Ça fait maintenant trois mois que nous vivons sous le même toit.

Depuis qu'il est rentré, quel genre de relation a-t-il avec les populations et comment se comporte-t-il ?
J'ai remarqué quelque chose de particulier en lui depuis qu'il est rentré : il dort beaucoup et parle peu. Il explique ça par le fait qu'il ne pouvait dormir à volonté là-bas. Il était détenu là-bas quand il avait environ 10 ans. Il en a 18 maintenant. Il y a beaucoup de choses qui ont changé. Aujourd'hui, nous nous sommes battus pour qu'il trouve quelque chose qui l'occupe. Il travaille maintenant. Il se débrouille là-bas comme il peut, c'est le plus important.

Quand vous causez souvent, qu'est-ce qu'il vous dit de sa vie en brousse aux côtés de Boko Haram ?
Selon ce qu'il nous a dit, chaque matin, on leur donnait des comprimés qu’ils avalaient. Et ça les rendait très fort. Ils pouvaient marcher, courir parfois toute la journée sans se fatiguer. Il y a des gens à qui on donnait des armes, d'autres non. Lui particulièrement, il pouvait jouer les indics ou faire des courses.

Comment faites-vous pour vivre avec les enfants et sans mari ?
Nous vivons au quotidien comme on peut. Je fais la bouillie que je vends. Dieu merci, les voisins et certaines âmes de bonne volonté nous viennent aussi en aide de temps en temps. C'est de ça que nous vivons. Au Nigeria, les gens reçoivent de l'aide, mais à Mora ce n'est pas le cas. En raison des difficultés évoquées, mes deux enfants de 13 et 15 ans ont dû abandonner l'école. Après avoir travaillé un peu à la boulangerie, eux-mêmes sont partis en aventure à Lagos. Si je pouvais avoir un appui, ça pourrait m'aider à développer le commerce. Le malheur ne venant jamais seul, je souffre du diabète. J'ai récemment passé deux mois à l'hôpital.

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