Cameroun : le territoire divisé en « paradis » et enfers
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Cameroun : le territoire divisé en « paradis » et enfers :: CAMEROON

Le 16 octobre 2021 s’est tenue à Ebolowa une réunion sous la dénomination de « rencontre fraternelle du Sud » en abrégé Refras. Un jeune s’est à cette occasion adressé au ministre de l’Enseignement supérieur Jacques Fame Ndongo : « Monsieur le ministre d’Etat, le président de la république a toujours dit que la jeunesse est le fer de lance de la nation. Nous prions donc que vous pensez à la promotion et à l’avenir des jeunes. Les jeunes du Sud sont lésés, nous voulons avoir cette sécurité, nous voulons être promu parce que c’est nous qui sommes les hommes opérationnels, c’est nous qui sommes sur le terrain…, quand nous allons à l’Ecole normale, à la sortie on nous envoie à l’Extrême Nord. Je prends par exemple mon cas, et je ne suis pas le seul, et on oublie.

L’enfant qui est envoyé à l’Extrême Nord peut faire dix ans là-bas, nous venons ici pour faire la campagne, nous venons pour le développement de notre localité mais on nous oublie là-bas, or nos frères de Sangmélima, nos frères de l’Ouest, de l’Extrême Nord, quand ils sortent, les élites essayent de promouvoir et de penser à leurs jeunes. » La réflexion de ce jeune trahi une fois de plus les œuvres de la classe dirigeante, car il ne reflète que la société dont il est le produit. Pour résumer ses propos, travailler dans la région de l’Extrême Nord du Cameroun c’est une punition, le jeune ne compte pas sur lui-même mais sur les élites pour sa carrière professionnelle, le jeune rentre souvent dans sa localité d’origine pour faire la campagne politique en faveur des élites, qui doivent penser à les récompenser en retour, les promotions dans la fonction publique ne sont pas du fait du mérite et le couronnement d’une carrière, elles bénéficient du coup de pouce des élites. Dans les réseaux sociaux où circulent l’extrait audio-visuel de cette rencontre,  le jeune, auteur de ces propos est critiqué, vilipendé, traité de tous les maux et accusé d’être adepte du favoritisme, mais c‘est comme accuser un fruit cueilli dans un champ mal entretenu et infesté de mauvaises herbes d’être de mauvaise qualité.

La gestion du développement du pays depuis des années a divisé le territoire en plusieurs types de lieux d’existence : les paradis, les semi-paradis, les semi-enfers et les enfers entiers.

Société corruptrice

Dans quelle société camerounaise en effet naissent et grandissent les jeunes ? Une société où certaines localités sont complètement à l’abandon, sans aucune infrastructure de développement de base, où les habitants ne savent pas ce ‘qu’on appelle électricité, n’ont jamais vu de l’eau courante, les routes sont inexistantes, les voitures y vont une fois toutes les semaines et il faut réserver une semaine à l’avance comme pour un avion, les écoles sont faite de pailles et les enfants s’asseyent sur des morceaux de bois pour apprendre des leçons, et cela n’est pas prêt de s’améliorer. Bref, la gestion du développement du pays depuis des années a divisé le territoire en plusieurs types de lieux d’existence : les paradis, les semi-paradis, les semi-enfers et les enfers entiers.

Il est vrai que toutes les localités ne peuvent pas avoir le même niveau de développement, mais toutes les localités devraient avoir le minimum de base qui permette à l’être humain d’y vivre. La situation actuelle du Cameroun est d’autant plus incompréhensible qu’il existe une structure appelée Feicom, le Fonds Spécial d’Equipement et d’Intervention Intercommunale, avec pour principale mission de contribuer au développement harmonieux de toutes les Collectivités Territoriales Décentralisées sur la base de la solidarité nationale et de l’équilibre inter-régional et intercommunal, en liaison avec les administrations concernées. Plus simplement dit, le Feicom prend de l’argent dans les communes qui en ont beaucoup et donne à celles qui n’en ont pas, de sorte qu’à la fin toutes les communes doivent avoir ce minimum, quitte à ce que chaque commune améliore ses acquis en fonction de ses moyens.

Le jeune qui demande au ministre Jacques Fame Ndongo de le faire affecter de l’Extrême Nord, le fait parce que cette région est l’une des plus abandonnées du pays, où le niveau de vie est encore en deçà de l’acceptable humainement. On a connu des enfants morts en allant chercher une goutte d’eau, on a vu des images montrant un enfant en train de se disputer une flaque d’eau au sol avec un bœuf. Dieu seul sait s’il s’agissait même de l’eau.

Régression au fil du temps

C’est dire par exemple qu’à Douala comme à Minta, grâce à ce mécanisme de péréquation,  il doit d’abord y avoir une route, praticable en toute saison, et celle de Douala peut par la suite être bitumée. Le Feicom existe depuis 1974 soit 47 ans, et il y a toujours des villages au Cameroun où on ne peut pas accéder, faute de route. Il est dès lors compréhensible qu’un jeune sorti d’une école de formation redoute d’être affecté dans ces localités, où s’en prennent à ses élites s’ils les oublient là-bas. Si ces élites, qui sont en réalité de la classe dirigeante, ministres, députés, sénateurs et autres, avaient mis un point d’honneur pour que le Cameroun ait un minimum d’éléments de vie dans toutes les localités, il est fort à parier que les jeunes fonctionnaires  préféreraient même aller dans les zones reculées où ils seraient à l’abri de la pollution urbaine, prise dans tous les sens du mot. Convaincu que s’il a une obligation familiale ou professionnelle en ville ou ailleurs, il n’aurait pas besoin d’attendre une semaine pour espérer avoir un cercueil roulant faisant office de voiture de transport pour le sortir de là. Le jeune qui demande au ministre Jacques Fame Ndongo de le faire affecter de l’Extrême Nord, le fait parce que cette région est l’une des plus abandonnées du pays, où le niveau de vie est encore en deçà de l’acceptable humainement. On a connu des enfants morts en allant chercher une goutte d’eau, on a vu des images montrant un enfant en train de se disputer une flaque d’eau au sol avec un bœuf. Dieu seul sait s’il s’agissait même de l’eau.

Dans un débat télévisé, l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome, auteur du livre « Le ventre de l’Atlantique », disait aux occidentaux que s’ils ne cessaient pas d’exploiter les richesses des pays africains tout en freinant leur développement par divers moyens, ils auront toujours les immigrés africains, « ou vous résolvez ce problème, ou nous mourrons ensemble » conclut-elle. C’est le message qui est aujourd’hui adressé à l’élite gouvernante : ou vous résolvez le problème de la jeunesse, ou vous les aurez désormais sur votre dos. Mais il ne s’agit pas d’affecter tel à tel endroit par favoritisme, il s’agit de créer les conditions de vie acceptable dans toutes les localités du pays.

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