Mali, la junte militaire lance un mandat d’arrêt contre Karim Keita
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Mali, la junte militaire lance un mandat d’arrêt contre Karim Keita

Dans le cadre de l’enquête sur la disparition d’un journaliste malien disparu en 2016, a junte militaire vient de lancer un mandat d’arrêt international contre Karim Keïta, homme d’affaires qui était devenu l’un des conseillers les plus écoutés par son père, Ibrahim Boubacar Keïta.

Portrait

Quand il est de passage à Paris, sa ville natale, Karim Keïta descend au très chic hôtel Balzac près de Georges V, où le café est à son goût : corsé. Décrit par ses proches comme « la copie conforme de son père » le président malien, Karim est, lui aussi, un amoureux de la belle vie. Une qualité qu’il s’est forgé aux tables raffinées des grandes villes occidentales où il a fait ses d’études.

Des affaires à la politique

Mais contrairement à son père tombé dans la marmite politique très jeune, l’aîné du président visait le monde des affaires. À l’Athénée Royal de Waterloo à Bruxelles où il est scolarisé de quinze à dix-huit ans, il passe son bac avant de s’orienter vers des études commerciales à l’ICHEC « Brussels management school ». « Une envie de changement » dit-il, le fera s’envoler pour le Canada où il poursuit son cursus à l’HEC Montréal. De ce côté de l’Atlantique où la mode est aux examens QCM, Karim garde un pied en Europe et en Afrique à travers ses lectures, notamment de la presse française. « Chaque semaine se souvient-il, j’achetais Le Point, Jeune Afrique, etc. dans la grande rue Sainte-Catherine de Montréal. » Narquois, les opposants d’IBK ne manquent pas une occasion pour leur part d’entretenir les rumeurs sur la jeunesse festive et « m’as-tu vu » du fiston.

Diplôme en poche, il revient en 2006 au Mali où il monte, deux ans plus tard, sa société de location de véhicules, « Rent a Car » basée à l’ACI, le quartier d’affaires de Bamako percé de hautes tours modernes. En parallèle, Karim gère l’agence Konijane Strategic Partners (KSP), un cabinet de conseil pour les entreprises en Afrique à travers lequel il cultive un vaste et prestigieux réseau sur le continent. Les deux sociétés dont il est aujourd’hui toujours propriétaire sont fréquentées par une clientèle haut de gamme souvent issue des milieux d’affaires ou politique. « Même les opposants de mon père ont loué discrètement chez moi » aime-t-il rappeler malicieusement. Un précieux carnet d’adresse qu’il mettra volontiers au service de son père avant et après son élection à la tête de l’État.

Soutien indéfectible de son père en politique, il met pour la première fois la main à la pâte lors de la campagne présidentielle de 2007 en montant des comités de soutien dans la capitale. Mais ce n’est que lorsque le Mali s’embrase en 2012 que « Kathio », comme le surnomment ses proches, alors âgé de 32 ans, est propulsé sur le devant de la scène politique. Décrit par la presse malienne comme l’un des conseillers les plus influents de son père, ce qu’il estime « exagéré », il est pris d’une passion soudaine pour la géopolitique. « Quand la tension a commencé à monter et que les militaires ont renversé l’ex président Amadou Toumani Touré, j’ai dévoré toutes les notes de l’IFRI (Institut français des relations internationales) » affirme-t-il. Admiratif du député UMP Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes sous Nicolas Sarkozy et fondateur de l’IFRI qu’il rencontre parfois à Paris, Karim affûte ses connaissances sur le conflit qui plonge son pays dans le chaos. Après la chute du régime d’ATT, les événements s’accélèrent. Des élections sont prévues pour juillet 2013. Cela tombe bien, le Quai d’Orsay a jeté son dévolu sur IBK qui devient le candidat de la France. C’est décidé, Karim fera tout pour que son père devienne président.

Papa veut pas

Pour la campagne, il mobilise ses réseaux, prend en charge la communication et la logistique. Surprise, avant la tenue du scrutin, c’est l’une de ses connaissances, l’homme d’affaires Sidi Kagnassi, qui décroche le contrat de fabrication des cartes électorales biométriques « Nina » pour le compte de la société française Morpho (ex-Sagem), filiale de Safran. Plusieurs fois condamnée pour corruption dans d’autres pays africains, l’entreprise traîne bon nombre de casseroles. Au Mali des voix ne tardent pas à s’élever dénonçant un surplus de production de près de deux millions de cartes d’électeurs à usage frauduleux. Interrogé sur son éventuelle influence lors de l’appel d’offre, Karim Keïta se défend. « A l’époque, j’étais encore hors du circuit politique. Je n’occupais aucun poste de décision ».

Pourtant, le jeune homme ne reste pas longtemps hors du jeu politique. Une fois le père élu, le fils gonfle ses ambitions. Il confie son désir de se faire élire député et brigue la très stratégique commune II de Bamako aux législatives de novembre 2013. « Mon père s’y est opposé affirme-t-il. Il ne voulait pas que ses enfants soient mis sur le devant de la scène ». Il faudra attendre l’intervention du chérif de Nioro, le puissant leader de la confrérie religieuse hamalliste qui a soutenu sans réserve IBK durant sa campagne pour le convaincre de le laisser faire. Les paroles du leader religieux sont d’or. La voie est libre, Karim remporte les élections malgré les critiques de certains cadres du parti d’IBK (le RPM) qui pointent son manque d’expérience.

Déjà pourtant, le jeune » Kathio » voit plus loin. » Avant même de me présenter pour être député c’était la commission de défense qui m’intéressait «, dit-il. Dans un pays en guerre, quoi de plus déterminant que le lien avec l’armée ? Les jeux de stratèges attirent le jeune élu qui relie avec zèle » Le Grand Échiquier » de Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller de Jimmy Carter à la sécurité nationale. Mais à nouveau les cadres du RPM montent au créneau. À nouveau IBK s’oppose. À l’époque, c’est le général Niamé Keïta, ancien inspecteur général de police à la retraite et fin connaisseur des questions de sécurité élu sur la liste du RPM qui est pressenti pour présider la commission. Rien n’y fait. Karim remporte la mise. « Merci papa » grincent les opposants. » Après cela, mon père ne m’a plus parlé pendant trois mois » affirme l’intéressé.

Un froid qui n’a pourtant pas empêché d’autres proches du chef de l’État d’occuper des postes de pouvoir importants. Parmi les heureux élus on compte son beau-père, Issiaka Sidibé, président de l’Assemblée nationale. Outre Sidi Kagnassi, devenu conseiller spécial d’IBK, le ministre de la communication, Mahamadou Camara, ancien salarié de Jeune Afrique, est aussi un bon ami de Karim. Tout comme Léo Tall, chargé de mission à la Présidence de la République. Un népotisme qui vaut à la famille présidentielle d’être accusée de s’accaparer le pouvoir. Lorsqu’en avril dernier l’ancien premier ministre Oumar Tatam Ly démissionne affirmant avoir tenté en vain de convaincre IBK de revoir son style de gouvernance, c’est Karim qu’on accuse d’avoir mis des bâtons dans les roues de l’ancien chef de gouvernement. » Faux » répond-il. » Il suffit de lire sa lettre de démission pour voir qu’il ne fait jamais référence à moi. »

Aux contempteurs qui crient à l’impérialisation du pouvoir, il répond que son père porte avant tout son choix sur des personnes reconnues pour leurs compétences. Et si elles se trouvent dans les cercles familiaux ou d’amis, quelle importance ? « Après tout, s’interroge-t-il un sourire en coin, cela n’arrive-t-il pas dans d’autres pays ? Y compris occidentaux… ? »

Les réseaux Karim

À Bamako, c’est désormais sa relation avec Sidi Kagnassi qui lui vaut d’être la cible de nombreuses attaques. Cadet de Cheikhna Kagnassi, l’ancien magnat du coton en Afrique de l’Ouest, Sidi Kagnassi a vécu pendant de nombreuses années en Côte d’Ivoire où il a pris les rênes de l’Aiglon, l’une des filiales de l’empire familial qu’il a conduit à la faillite. Ce n’est qu’à l’avènement d’IBK dont sa famille est proche qu’il revient au pays. Depuis, il navigue dans les couloirs du palais de Koulouba. On murmure que c’est Karim qui aurait accéléré le rapprochement avec la présidence. A partir de septembre 2013, Sidi Kagnassi intervient auprès des banques maliennes pour débloquer les crédits nécessaires à l’achat de fourniture militaires pour l’armée. Le 13 novembre 2013, c’est un contrat de pas moins de 69 milliards de francs CFA (105 millions d’euros) qui est signé entre la société d’import-export Guo-Star et le ministère de la Défense. Au FMI où l’on scrute de près cette transaction hors budget, on s’interroge sur la nécessité du recours à un intermédiaire qui s’est vu attribué le contrat de gré à gré. Une mesure d’exception que Karim Keïta, déjà président de la commission de défense à l’époque, justifie par le caractère sensible du contrat.

Karim Keita, en butte à l’hostilité des anciens

Plus de quatre ans après la disparition du journaliste du Sphynx, Birama Toure, âgé de 50 ans, probablement mort lors d’un interrogatoire au secret, Karim Keita a été déclaré persona non grata dans les familles fondatrices de Bamako.  Début mars, ces clans traditionnels, dont est issu le journaliste, ont fait part de leur lassitude après avoir vainement attendu, pendant des mois, une visite et des explications de la part du fils du Président Ibrahim Boubacar Keita, dont le nom est cité dans la disparition de Birama Touré. Karim Keita, député de la commune 2 de Bamako en lice pour sa réélection, a tenté d’arranger la situation par diverses manœuvres en coulisses, mais les familles ont campé sur leur position d’appel au boycott de sa liste.

Le 5 mars, les Dravé, les Niaré et les Niakaté se sont réunis à Bagadadji à l’appel du Patriarche Touré. L’objet de la réunion était de statuer sur une position commune concernant le fils du Président, qui n’a pas daigné répondre aux appels répétés à venir s’expliquer devant le Patriarche Touré, une attitude analysée comme un manque de respect à l’égard des familles où est pourtant né le parti au pouvoir. Pire, à l’approche des législatives, des photomontages émanant des partisans du fils du Président avaient circulé sur les réseaux sociaux pour faire croire que les familles fondatrices avaient reçu le candidat. Le Patriarche Touré a donc tenu à clarifier la situation : « Je ne fais interdiction à quiconque de recevoir Karim Keïta chez lui. Mais moi, je m’y refuse. Je ne le reçois ni aujourd’hui, ni demain ! »

Le message a été décliné par d’autres participants à la réunion, comme Lahoua Touré, qui n’a pas caché son irritation : « Nous ne voulons plus avoir à faire avec le fils d’IBK. Ses tentatives en vue de trouver un terrain d’entente ont échoué. Et pourquoi insiste-t-il ? Est-ce à cause de son éventuelle implication dans la disparition de Birama ? Nous voulons que toute la lumière soit faite autour de cette affaire ! Que la vérité éclate et que les responsables de la disparition soient jugés et punis selon les lois de la République ! »

Tout sauf Karim

Pour barrer la route à Karim, les jeunes de la Commune 2 ont créé un collectif, baptisé Mouvement Patriotique du 1er mars, présidé par Ibrahima Traoré, ancien leader étudiant. « Nous sommes derrière le Patriarche et souhaitons que justice soit faite. Mais tant que Karim Keita bénéficiera de l’immunité parlementaire, il ne pourra être interpellé par la justice. Alors, nous-nous appliquons à ce qu’il ne soit pas réélu. (…) nous veillerons au bon déroulement du scrutin, dans la transparence. Mais nos actions ne se limiteront pas au processus électoral. Nous continuerons sur la même lancée et avec la même détermination jusqu’à la manifestation de la vérité à propos de l’affaire Birama. » Une caravane du MP1 a arpenté la circonscription en musique et aux mots d’ordre « Tout, sauf Karim, A bas Karim ! »

La veille de sa disparition, le journaliste Birama Toure, en pleins préparatifs de son mariage, était venu à la rédaction du Sphynx, un journal d’investigation où il travaillait. Il était accompagné d’un inconnu, très élégant dans un costume léger bien coupé, que certains soupçonnent d’être un agent de la sécurité d’État.

Les deux hommes avaient demandé à parler à Adama Drame, le directeur de publication, mais ce dernier était en voyage à Dakar. Ils étaient repartis sans laisser de message.

Le 29 janvier, Birama qui avait publié les bans de son mariage, prévu deux semaines plus tard, était revenu chez lui pour la prière, avant de repartir vers 17h00, après avoir reçu un appel téléphonique, en précisant qu’il resterait dormir chez son frère où il avait ses habitudes à Sébénikoro. Plus personne ne l’a jamais revu.

Inquiète de sa disparition, la famille a forcé la porte de sa chambre deux jours plus tard. Il ne manquait rien. Birama s’était volatilisé, avec ses deux téléphones et sa pièce d’identité. L’un de ses frères l’avait trouvé préoccupé les derniers jours et lui avait demandé s’il avait des ennuis. Le jeune journaliste, de nature peu bavarde, avait répondu par la négative.

Le retour d’Adama Drame

Après la disparition du journaliste, le 29 janvier 2016, Adama Drame, le directeur de publication du Sphynx, réfugié politique en France, était revenu à Bamako le 1er février de la même année. Alertés par un article publié dans un journal local annonçant que Birama était entre les mains d’un « dangereux service de l’État », le président de la Maison de la Presse et Adama Drame avaient été aussitôt reçus par le ministre de la Communication, qui avait fait ouvrir une information judiciaire. Drame a été entendu à deux reprises, par la police puis par la gendarmerie.

Le nom de Karim Keita a commencé à circuler : Birama aurait été enlevé après avoir tenté de faire chanter le fils du Président à propos d’une histoire de femme.

Depuis lors, ce journaliste courageux n’avait plus remis pied au Mali. C’est ce dossier qui vaut au fils de l’ancien Président d’être convoqué par la justice malienne.

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