Justice : perdue dans le palais
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Le 9 juin 2021, le tribunal militaire de Douala a renvoyé pour la troisième fois au 14 juillet 2021, l’audience des 4 membres de Stand Up for Cameroun. Un renvoi demandé par le procureur de la république, aux motifs qu’il n’était pas prêt. Lors de la première audience le 14 avril 2021, les débats avaient été renvoyés parce que, disait le juge, le tribunal n’était pas régulièrement constitué. A la deuxième audience le 12 mai, le renvoi était motivé par l’absence des prévenus, qui étaient pourtant bien présents dans la salle. Ces 4 membres de Stand up for Cameroon ont été interpellés le 18 septembre 2020 au soir, à la sortie d’une réunion de routine au siège du mouvement à Bali, un quartier de Douala. Depuis lors, ils sont entre les mains de justice militaire, accusés de conspiration, d’insurrection et de révolution.

D’après l’article 95 du code pénal, « (1) II y a conspiration dès que la résolution de commettre une infraction est concertée et arrêtée entre deux (02) ou plusieurs personnes. (2) II ne peut y avoir conspiration entre mari et femme, (3) La conspiration en vue de commettre un crime ou un délit, si elle n’a pas été suspendue ou si elle n’a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de ses auteurs, est considérée comme le crime ou le délit lui-même. (4) Bénéficie de l’excuse atténuante celui qui, volontairement, se retire de la conspiration avant tout commencement d’exécution, (5) Est exempt de peine, le conspirateur qui empêche l’exécution ou qui, avant toute tentative d’exécution, donne connaissance de la conspiration aux autorités administratives ou judiciaires »

L’insurrection quant à elle, est traité dans le même code à l’article 117, qui dit « est puni d’un emprisonnement de 10 ans à 20 ans, celui qui, dans un mouvement insurrectionnel, provoque ou facilite le rassemblement des insurgés par quelque moyens que ce soit, empêché par quelque moyen que ce soit la convocation, la réunion ou l’exercice de la force publique ou s’en empare, envahit ou détruit des édifices publics ou privés, détient ou s’empare d’armes, de munitions ou d’explosifs, porte un uniforme, un costume ou autres insignes officiels, civil ou militaire ». Et s’agissant de révolution, l’article 114 traite de cela en ces termes : « est puni de l’emprisonnement à vie, celui qui tente par la violence soit de modifier les lois constitutionnelles, soit de renverser les autorités politiques instituées par lesdites lois ou de les mettre dans l’impossibilité d’exercer leurs pouvoirs »

L’échec d’accusation

En prenant connaissance de la définition de toutes ces notions, on se demande si ce sont bien les 4 jeunes interpellés à la sortie d’une réunion un soir, qui sont accusés d’en être les auteurs. En mettant les trois motifs ensemble, la justice serait en train de dire qu’ils se sont entendus pour prendre les armes et renverser le pouvoir en place. Des jeunes qui ont été interpellés les mains nues, et il n’a jamais été indiqué qu’une arme même blanche avait été trouvée sur eux, ou qu’une perquisition à la suite des enquêtes a permis de dénicher une cache d’armes, encore moins que l’exploitation de leurs téléphones, ordinateurs ou autres clés usb, a permis de découvrir des correspondances et des communications avec un groupe terroristes à tel endroit ou tel autre du globe terrestre. Interpellés le 18 septembre 2020 pourtant, ils ont été privés de leurs libertés pendant 8 mois avant l’ouverture du procès, et ce en violation des dispositions du code de procédure pénal camerounais et de tout autre arsenal juridique qui font de la liberté la règle, et de la prison une exception. Le cas de ces 4 jeunes qui ont entamé leur 9éme mois en prison, renseigne encore sur l’idée de la justice telle que pratiquée au Cameroun. Alors que certains magistrats et juges se donnent corps et âme pour que la justice soit juste, alors que chaque année, lors de la rentrée solennelle de la justice, les membres de la Cour suprême ne cesse d’appeler leurs collègues dans les tribunaux à un minimum de comportement qui honorent la justice, au quotidien on assiste à des attitudes qui traduisent le contraire.

Arbitraire…

Voilà 4 jeunes qui croupissent en prison depuis bientôt 9 mois, dont l’avenir a été mis entre parenthèses, à qui on reproche d’être détenteur d’armes et de vouloir renverser le pouvoir. Leurs familles souffrent dans leurs chairs, surtout qu’elles ne savent pas ce qu’on reproche exactement à leurs enfants, mais ceux qui sont censés les protéger, leur garantir la justice et la liberté, jouent plutôt avec cette liberté. 9 mois après l’arrestation des jeunes de Stand Up for Cameroun, la facilité avec laquelle le procureur de la république demande le renvoi du procès au motif qu’il n’est pas prêt, laisse songeur. Que lui faut-il pour être prêt, les justiciables doivent ainsi attendre gentiment en prison, en attendant que le procureur soit prêt. Encore qu’aux précédentes audiences, le procès avait été renvoyé d’abord par ce que le tribunal n’était pas régulièrement constitué, ensuite parce que le juge ne voyait pas les accusés pourtant assis devant lui. A la troisième audience le procureur n’était pas prêt. À cette allure, le procès sera envoyé à la prochaine audience pour coupure de lumière, que cela ne devrait surprendre personne.

On est face à un procès de l’absurde comme celui décrit par l’écrivain pragois Franz Kafka dans l’œuvre titré le Procès, qui décrit le lent processus d’aliénation mental que crée cette situation d’incertitude, de non-dits, d’annonces contradictoires et d’attentes interminables. L’arbitraire est pourtant dénoncé au sein de la justice camerounaise depuis des lustres. Le 23 février 2012, le défunt Procureur général près la Cour suprême Martin Rissouk a Moulong, au cours de la rentrée solennelle de la justice, avait saisi l’occasion pour revenir sur le principe de motivation dans le rendu des décisions judiciaires, demandant aux juges de toujours veiller à ce que leurs décisions soient motivées, pour ne pas commettre ce qu’il a appelé, des « assassinats judiciaires », qui n’honorent pas le Cameroun

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