LA VIE DE SADIA OUMAR, ENSEIGNANTE DANS L'EXTRÊME NORD DU CAMEROUN PAR CALVIN DJOUARI
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FRANCE :: LA VIE DE SADIA OUMAR, ENSEIGNANTE DANS L'EXTRÊME NORD DU CAMEROUN PAR CALVIN DJOUARI

L’histoire que je vais raconter laisse froid au dos. Il m’arrive souvent par goût de romantisme d’inventer des histoires.  Celle-ci pourtant, est une histoire vraie. Je la vis depuis 5 années avec une amie sur internet qui a requis l’anonymat et qui se fait appeler ici Sadia Oumar.

Cette dernière avec qui je collabore depuis si longtemps connait une injustice criarde dans notre pays. Sadia Oumar est enseignante vacataire formée à L’ENIET de Maroua promotion 2013-2016. Auparavant, elle s’était battue pour présenter ce concours.  

Deux fois de suite, elle l’a loupé, parce qu’elle manquait de moyen pour négocier la réussite. C’est à la troisième tentative qu’elle l’a eu, grâce à ses économies, elle a fini par franchir les barrières honteuses de la corruption. Elle était obligée, elle voulait enseigner et servir son pays.

Une fois à l’école, elle va se battre durement au cours de ces années de formation qui ressemblent à un chemin de croix. Les absences des formateurs, le manque de matériel didactique, sans oublier les calamités de la chaleur des zones sahéliennes. Elle finira par être formée avec tous ses camarades comme des enseignants à la sauvette. 

A la sortie, elle espérait la fin des obstacles. Pourtant ce sera le début de la vraie misère.  Il lui faudra passer le concours d’intégration. Ce concours se déroule à Yaoundé. Elle vit à Maroua. Depuis sa sortie de l’école, elle est vacataire à Dogba. Petite localité située à 30 km de la capitale du septentrion. Alors depuis 4 ans, elle se rend à Yaoundé pour ce fameux concours.

Chaque année elle passe l’écrit, elle est recalée à l’oral. 4 fois déjà. Comment dans un concours une personne peut être recalée par les mêmes visages à l’oral quatre fois de suite ? L’enveloppe… L’enveloppe... L’enveloppe. On me demande l’enveloppe… me criait-elle. Sans compter les stress du concours de contractualisation qui se déroule à Maroua.  

A Yaoundé, lorsqu’elle arrive, elle loge chez un ami qu’elle a connu sur Facebook qui l’accepte difficilement.  Chaque fois qu’elle se rapproche près des cadres de l’éducation, pour espérer une dérogation spéciale, le conseille qu’on lui donne est de se marier en attendant.   Les vacataires du Cetic de Dogba sont payés par l’APEE (association des parents d’élèves).

Ceux-ci donnent quelque chose quand ils peuvent. Sur une chaleur torride qui atteint parfois les 42 degrés, elle fait ce trajet trois fois par semaine et doit louer une moto dont le prix revient entre 2000 et 3000 f CFA aller-retour. Il y a six mois, elle a fait un accident. Lorsqu’elle m’a expédié les photos, c’était si affreux que je n’ai pu regarder plus de dix secondes. Deux jours après, elle était à l’école pour servir. « Les élèves m’attendent » disait-elle. Oui c’est vrai ses élèves ont besoin d’elle. Pour joindre les deux bouts, elle va acheter les pagnes à Kousseri qu’elle revend à Maroua pendant ses heures creuses. Les parents d’élèves sont ses éventuels clients, ils prennent sa marchandise à crédit.  

Les élèves sont conscients de sa souffrance. Il y a dans notre système un raffinement de torture psychologique et physique à l’égard des enseignants des petites localités. Elle est souvent incapable de s’acheter un pain à midi. Un jour la vendeuse de pain chargé lui a donné un demi morceau comme si elle avait su que quelque chose n’allait pas dans les yeux du professeur.

Celle-ci a pris le pain avec ses deux mains. A Dogba, il lui arrive de dormir chez les parents d’élèves quand elle ne peut pas rentrer.   Quelle existence morose faite des travaux semblables à des corvées ! Se lever tôt, se coucher tard. Voilà une jeune femme qui finit sa vie comme une bougie allumée. On a bouffé sa jeunesse, elle se trouve atrophiée dans la servitude continuelle, comme cette paysanne passive, elle attend si un heureux hasard lui donnera la chance d’être embauché après 10 ans d’esclavage.

Faites un tour à Dogba, vous verrez dame Sadia Oumar, la femme au pagne gris arriver derrière une moto, les yeux fixés vers son collège qui n’est pas différente d’une clairière à lapin. Elle termine péniblement l’année.

Mais elle est là. Oui elle est toujours là.    La cov19 a encore basculé la fragile équilibre psychologique de sa ferveur éducative. Dans cet enfer, véritable bouillon du désespoir, Sadia Oumar s’isole comme elle peut.

Du matin au soir, une grosse assiette de bouillie de maïs en main qu’elle vide en pleine chaleur. Quelques morceaux de soya, la journée est close. Elle regarde la vie passer et se tait comme l’âne qui attend son maître à la tombée de la nuit pour rentrer au village. Quand j’ai voulu en parler, elle a pris peur.

« Ce pays est trop compliqué… n’en parle pas s’il te plait. »  Étonné, j’ai répliqué durement : « tu ressembles à cette esclave qui accepte sa servitude et qui ne veut pas se libérer. » « Il y a des cas dans des villages d’à côté qui dépassent la mienne. » renchérit-elle.  Tous se recroquevillent, se figent dans leurs petites idées, « un jour ça ira ». Le week-end, elle est à Kousséri, parfois à Djaména où elle achète des foulards qui serviront pour se tisser un bonnet.

Le dimanche avant minuit, elle regagne Maroua son éternel bonnet sur la tête et son cycle infernal reprend. Elle porte sa trentaine avec bonne humeur condamnée aux tourments éternels de son métier d’enseignante.    

Le pouvoir public a prévu la formation professionnelle des jeunes camerounais dans les filières techniques. Ceci avait un impératif de créer des ENIET (école normale des instituteurs de l’enseignement technique) dont les tous premiers sont : SOA, Mbengwi, et Douala, avant de constater quelques années plus tard le déficit important des enseignants dans ce pan de l’éducation si cher à l’émergence du pays, et vu l’agrandissement de la carte solaire qui est la conséquence directe de l’explosion démographique, les pouvoirs publics ont créé d’autres écoles de formation à travers le pays.    

Le but de ces écoles reste et demeure la formation des enseignants instituteurs de l’enseignement technique pour assurer la formation des jeunes camerounais dans les SAR, SM, CETIC et Lycée Technique.

Mais la création par décret ne veut rien dire si ce n’est pas accompagné de moyens adéquats. La formation comme on nous l’a souvent soufflé se fait quand les conditions sont vraiment difficiles. Voilà les vraies promesses de notre système éducatif. Le résultat est mauvais. Corruption, tricherie, crime, prison etc.    Dans la petite localité, ils ont essayé de se constituer en syndicat, pour essayer de faire entendre leur voix. Mais leur condition enseignante est loin d’être une préoccupation administrative.

Cette réalité profondément insérée dans notre société n’a jamais été l’objet d’une étude sérieuse. La tutelle avance les yeux bandés rien n’est jamais fait pour améliorer le sort des enseignants, qui serait susceptibles d’améliorer à la fois la profession d’enseignant et la qualité de l’éducation. Il y a encore beaucoup à faire dans l’amélioration des politiques éducatives, des régimes pédagogiques, des programmes à appliquer, des matériels didactiques à vulgariser, etc.

On se pose beaucoup de questions que personne ne tente de répondre : l’enseignant dans les coins reculés, qui est-il ? Quelle position occupe-t-il dans la société actuelle ? Comment se défend-il ? qui est disposé à l’écouter ? Quelles difficultés entourent l’exercice de son métier ? Quels défis relever pour améliorer ses conditions de vie et rendre sa profession motivante ? Quels rapports entretient-il avec la tutelle ? Depuis des années, les enseignants crient, ils pleurent, ils souffrent. Ils sont même bastonnés en public.  

Nous avons un tas de questions sans réponses. Voilà pourquoi il faut les Etats Généraux de l’Education" sans lesquels aucune revalorisation du système ne sera possible. Les enseignants des petites localités sont dans une extrême pauvreté. Ils sont traités comme des sous-enseignants. Leurs doléances sont toujours renvoyées aux calendes grecques ; à chaque fois les mêmes expressions « les solutions seront trouvées. » Pire encore les instituteurs vacataires de l’enseignement technique. Vie précaire, débauche, position de faiblesse devant les élèves.

Certains après 15 ans de vacation, sont exclus de la liste de recrutement parce qu’ils ont plus de 40 ans, alors qu’il devait y avoir une égalité de chance pour le temps qu’ils ont déjà mis au service de la nation. Voilà une dame qui veut travailler pour son pays, et qui a des   plus belles choses à réaliser non seulement dans son destin mais aussi dans celui des autres, mais depuis elle vit ce que vivent les belles fleurs, l’espace d’un matin.     

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