LA MORT, UNE AFFAIRE AFRICAINE UNE CHRONIQUE DE CALVIN DJOUARI
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FRANCE :: LA MORT, UNE AFFAIRE AFRICAINE UNE CHRONIQUE DE CALVIN DJOUARI

Elle n’est plus extraordinaire ; il faut désormais la chercher dans l’ordinaire. Dans une cadence folle qui nous enlèverait la raison, chaque jour fait un nouveau mort dans nos maisons, dans nos quartiers et dans nos cités.  On vit avec la mort dans nos têtes dans les inquiétudes devant les aubes blafardes qui préludent généralement aux exécutions sur l’échafaud.  

On est avec un ami dans un bistrot :  on boit, on rigole, chacun rentre chez lui ; dix minutes après, on t’appelle pour te dire qu’il est mort. Tu vois la vieille passer avec un fagot de bois sur la tête ; elle revient de son champ, devant ta porte, elle chante de douces mélopées. Après une heure, les cris parviennent dans la petite maisonnée, grand-mère qui venait de passer s’en est allée.

Tu fais une réunion de travail avec ton boss, il vous donne des consignes pour la bonne marche de l’entreprise, comme s’il savait que c’est la dernière rencontre. À la pause de midi, il rentre chez lui pour un petit déjeuner, sa femme appelle les collègues du bureau pour leur informer que le boss vient de faire ses adieux.  Vous êtes à la plage, vous nagez entre amis, puis vous constatez qu’une personne dans le groupe manque depuis sa plongée, on regarde partout, le croyant au bar d’à côté ; surprise d’un corps qui sort des profondeurs et surnage. Les vagues peut-être l’avaient emporté. Le prêtre vient de terminer la messe, il va retirer sa soutane, les servants d’église reviennent en sanglot, Padré s’est écroulé, il est mort.  

L’enfant est à l’école, on appelle ses parents pour leur faire savoir qu’ils ne reverront leur enfant qu’avec une jambe et des béquilles. Deux parents se lèvent le matin, la mère va dans la chambre des enfants, elle découvre que deux de ses mômes sont raides morts. Aujourd’hui la mort tue en silence, elle est présente partout et dans tous les âges. Plus que jamais. On vit dans des obscurs sentiments que tout peut arriver et personne n’est à l’abri. Dans les villages à présent, les gens ont la radio collée à l’oreille parce qu’une journée ne passe sans qu’ils entendent qu’un proche s’est éteint.

Parfois l’homme tombe à partir de rien tout simplement parce qu’il a entendu que son voisin ne répond plus. Un petit détour de la maison, on t’annonce une mauvaise nouvelle, une personne s’est suicidée. Il s’est donné la mort en cadeau pour mettre un terme à ses inquiétudes métaphysiques. Notre époque a une mauvaise odeur qui emporte les hommes. Personne ne peut être certain de sa vitalité. Nul ne peut prédire ce qu’il fera le lendemain.

Ce malheur touche plus cruellement l’Afrique. Personne ne réfléchit encore sérieusement sur le phénomène.  Le drame continue de s’abattre comme un séisme permanent. Chaque jour des annonces… la plateforme face book est devenue la cité des annonces de décès. Chaque seconde, chaque minute, chaque heure, tous les jours. Vieux, jeunes, enfants tous sont désormais appelés à n’importe quel moment de la journée.
 
Ça sent mauvais en Afrique et surtout au Cameroun. Partout des lamentations, des drames, des maladies. Les morgues sont pleines comme le parking d’un aéroport. Un dépositoire qui ressemble à ces musées étranges ou les travailleurs chantent la passion des corps muets. S’y mêlent alors des négoces des chairs, des dentitions, ou des os frais pour des cabarets lugubres.  L’hôpital et sa morgue sont les grandes cités des coulisses.
 
Le carrefour des fait divers, le temps d’accueil des accidents de motos, aux fracassés des trains, arrivent en masse des ouvriers, dont la dalle a eu raison de leur tête ; sans oublier les violences des bagarres provoquées par  les humeurs des hommes qui ne comprennent pas souvent la misère absurde qu’il traverse.  Les villes, les suicides ou des superstitions en temps de cov19 prend un autre dégagement. Nous sommes dans le chantier de la mort et la mort est devenue un métier qui rapporte.
 
A l’hôpital tout arrive à chaque minute, un bébé de trois mois étouffé sur le lit au milieu de ses parents qui étaient dans un sommeil de coma arrive avec le petit corps écrasé, le cœur s’est broyé. Une octogénaire retrouvée chez elle des mois, déjà décomposée, les portes fermées, ses deux chiens sont obligés de se festoyer.
 
 Le pire un arabe qui a découpé son ami intime à la hache, après un mauvais partage d’un paquet de cigarette, un autre qui s’est jeté au haut d’un immeuble parce que sa copine l’a quitté, un noyé gonflé dont le ventre éclaté, montre tout l’intérieur, et ce brûlé dont la peau s’enlève comme l’écorce d’un tronc d’arbre.  Des têtes des morts défigurées.
 
La mort debout, la mort assise, tout le monde passe. C’est la même ténacité des cadavres, coloriés et silencieux. Pendant que les cars des policiers mènent ses interminables enquêtes, les sirènes des gyrophares, les pompiers et le bruit des outils des garçons d’autopsie la terre est foutue. Les regards cyniques des travailleurs des morts lors des levés des corps.
 
Des hommes tombés un bon dimanche vêtu de blanc alors qu’ils allaient à la messe, une famille qui vient chercher leur corps qu’elle trouve sans tête. Le spectacle est ahurissant et merveilleux. C’est comme ça la nouvelle face de la vie. Le mauvais temps et quand on sait que le mauvais temps dure. Et les corps dans tout ça ? Les familles cernées par tant de pauvreté, elles ne peuvent même pas se permettre des enterrements décents.
 
Alors souvent, elles lestent les corps de grosses pierres et les jettent dans une rivière.

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